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Mis à jour : il y a 1 jour 19 heures

Débat des Atterrés : L’école est-elle encore une priorité ?

06 Octobre 2014 - 16:10
La prochaine conférence des Economistes atterrés se tiendra le jeudi 16 octobre à Paris s'intéressera à l'école au travers de trois sujets : les ségrégations socio-spatiales dans la réussite scolaire, la recherche d’un idéal méritocratique dans les politiques publiques éducatives et, enfin, la question du déclassement scolaire à la sortie du système éducatif. On peut légitimement se poser cette question alors que notre système éducatif souffre de nombreux maux. L’école reste profondément inégalitaire, mais d’autres idées reçues ont la vie dure : de trop faibles performances internationales, trop éloigné de l’emploi, trop de diplômés… L’enquête PISA met la France à la 25e position en matière de performances scolaires. Mais quelle valeur accorder à ce résultat ? Notre système éducatif doit-il être complètement réformé ? L’échec scolaire tend certes à diminuer mais il reste persistant : en moyenne, près de 16 % des jeunes quittent le système éducatif sans diplôme, contre 30 % au début des années 1980. Najat Vallaud-Belkacem, nouvellement nommée au poste de Ministre de l’Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, vient de présenter ses priorités pour l’école. Deux de ses objectifs sont d’améliorer les relations école-entreprise et l’orientation. Mais ces mesures sont-elles vraiment capables d’améliorer notre système éducatif ? Trois aspects importants du débat public seront abordés lors de notre prochaine conférence : les ségrégations socio-spatiales dans la réussite scolaire, la recherche d’un idéal méritocratique dans les politiques publiques éducatives, puis la question du déclassement scolaire à la sortie du système éducatif.

Le lieu de résidence des élèves, tout comme leur origine socioéconomique, demeure un des éléments déterminants des parcours scolaires. La première intervention portera ainsi sur les inégalités territoriales, en analysant les effets des ségrégations socio-spatiales sur la réussite scolaire. Pour un ensemble d’institutions et de champs de la recherche (la ville, le logement, le travail social notamment), les dynamiques territoriales font l’objet de travaux depuis plusieurs décennies. Cependant, dans le domaine de l’éducation, la place de ces dynamiques est longtemps restée plus modeste. Les difficultés sont nombreuses dès lors qu’il s’agit de mesurer et d’interpréter les différenciations territoriales constatées ; celles-ci peuvent en effet résulter d’une combinaison complexe de facteurs géographiques, historiques, économiques, démographiques et politiques. Au cours de cette conférence, nous nous demanderons de quelle manière la réussite scolaire varie selon le lieu de scolarisation, notamment à l'entrée et au sortir du collège ? Comment peut-on comprendre les différences constatées ? Quels sont les principaux facteurs sous-jacents aux plus fortes variations ainsi repérées ?

Face au creusement des inégalités sociales à l’école, les politiques publiques proposées se réduisent le plus souvent à des expérimentations sur une infime partie des élèves s’appuyant sur un idéal méritocratique. Une seconde intervention s’intéressera donc à l'emprise renouvelée de l'idéologie méritocratique, malgré les acquis de la sociologie critique depuis les années 1960. En particulier, nous nous questionnerons sur les conséquences de cette emprise sur les nouvelles politiques publiques d'éducation, menées en référence à l'idéal de fluidité sociale. Prenant le contre-pied de cette tendance, cette communication cherchera à montrer qu'une politique éducative progressiste suppose de combattre, non en premier lieu l'immobilité sociale, mais la reproduction des structures sociales.

L’analyse de notre système éducatif ne peut s’extraire du contexte actuel de croissance du chômage qui conduit certains jeunes à accepter des emplois faiblement qualifiés et rémunérés. Une troisième intervention questionnera ainsi la notion de déclassement. Le déclassement peut recouvrir des formes diverses. Cette communication s’intéressera en particulier au décalage défavorable entre le niveau de diplôme et la qualification de l'emploi occupé. En effet, alors que le nombre de jeunes diplômés entrant sur le marché de l'emploi n'a jamais été aussi important qu'au cours des trente dernières années, la demande en emploi qualifié n'a pas été aussi importante. Trois ans après la sortie des études, le déclassement touche environ un jeune sur quatre. Pour certains, le déclassement massif sacrifierait des générations et précipiterait la dévalorisation des diplômes. Pour d’autres, la dévalorisation est très relative, car compensée par des bénéfices de l’expansion scolaire (néanmoins à améliorer). Le point commun entre les deux analyses est une responsabilité du système éducatif. Est-elle bien réelle ? C'est en apportant des éléments de réponse à ces questions que nous analysons  la nature des déclassements et leur ampleur.
La prochaine conférence des Economistes atterrés aura ainsi pour objectif de comprendre la réalité de notre système éducatif à travers ces trois aspects.


Jeudi 16 octobre juin 2014 de 20h00 à 22h00
Amphi Bachelard

17 rue de la Sorbonne, Paris 5e
M° Luxembourg
(Entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles)

Le débat aura lieu avec :
- Philippe Lemistre, économiste, ingénieur de recherche au CEREQ, « Le déclassement des jeunes : mythe ou réalité ? » 
- Danièle Trancart, chercheure au Centre d'études de l'emploi, maître de conférences à l'Université de Rouen, « Quel impact des ségrégations socio-spatiales sur la réussite scolaire ? »
- Ugo Palheta, sociologue, maître de conférences à l’Université de Lille 3, « Idéologie méritocratique et politique éducative »

Le débat, soutenu par Marianne.net, sera animé par Sabina Issehnane, membre du conseil d'administration des Économistes atterrés, maître de conférences à l'Université Rennes 2 et Léonard Moulin, membre du conseil d'administration des Économistes atterrés, docteur en économie.

Communiqué des Economistes atterrés

09 Septembre 2014 - 17:30
La soumission au Medef n’est pas une solution, la France a besoin d'un changement de cap. A la mi-2014, l’économie française est sur une pente dangereuse. La croissance, nulle depuis un an, s’accompagne d’une hausse sans fin du chômage, d’une décélération des prix, en un mot d’un risque grandissant de déflation. Au lieu de prendre acte de ces résultats catastrophiques et de l’échec de la voie suivie, François Hollande a choisi d’accélérer dans la même direction, en se soumettant toujours davantage aux exigences du Medef.

Depuis deux ans, le Medef s’est lancé dans une campagne agressive pour obtenir de cogérer l’État. Les thèmes de cette campagne sont martelés directement par ses porte-parole et par les nombreux médias qu’il contrôle ou influence. Le cœur du message asséné est simple : seules les entreprises privées sont productives ; seuls les chefs d’entreprise créent de l’emploi ; seules les entreprises savent ce qu’il faut produire ; seules des entreprises compétitives, entendues comme ayant des salaires et des impôts faibles, peuvent le faire. C’est d’elles que dépend notre avenir et tout doit être mis à leur service. Comme si les salariés du public : les enseignants, les infirmières, les employés d’EDF ou de la RATP n’avaient aucune utilité ni aucune productivité. Comme si les entreprises, ce n’était pas d’abord des salariés qui produisent. Comme si de nombreuses entreprises n’organisaient pas la délocalisation de leurs emplois hors de France. Comme si les entreprises n’étaient pas étroitement dépendantes des débouchés, lesquels sont étouffés par les politiques d’austérité ou de compétitivité. Comme si la puissance publique n’avait pas son mot à dire pour orienter la production afin, en particulier, de prendre en compte la contrainte écologique.

Une stratégie à la Gribouille Le Medef réclame une baisse de 120 milliards des impôts des entreprises, ce qui signifierait démanteler et privatiser la Sécurité sociale au profit des groupes d’assurances. Il demande que les dépenses publiques et sociales diminuent de 100 milliards. Mais, en même temps, les entreprises investissent peu en France, de sorte qu’il s’agit d’une stratégie à la Gribouille. Quels seront les débouchés des entreprises si la consommation stagne et les dépenses publiques chutent ? 

Valls applaudi par le Medef Le tragique est que cette opération a été couronnée de succès. Manuel Valls se fait applaudir par le Medef en reprenant, mot pour mot, les termes même de cette campagne. Il s’est ainsi engagé à satisfaire toutes leurs revendications : le travail de nuit et du dimanche, le détricotage des 35 heures, la baisse des cotisations sociales, la hausse des seuils sociaux. Le tout au moyen d’ordonnances pour interdire tout débat au Parlement.

Des promesses inefficaces Au motif que leur taux de marge ait baissé (ce qui est habituel en période de crise), le gouvernement a déjà promis 40 milliards aux entreprises sans engagement ou contrepartie véritable. Cette gigantesque subvention publique risque de venir gonfler encore les dividendes des actionnaires des entreprises du CAC 40, déjà en hausse de 30% sur un an (au deuxième trimestre 2014) alors que l’investissement reste, lui, désespérément plat.

Quel modèle pour les entreprises ? Non, l’entreprise ne doit pas être organisée sur un modèle féodal, avec un patron tout-puissant, ponctionnant les bénéfices au profit des actionnaires. Non, il ne faut pas réduire la place des syndicats en doublant les seuils sociaux. Il faut au contraire augmenter les capacités d’intervention des salariés et des citoyens dans les entreprises. Faut-il s’exclamer « Vive les entreprises » en renonçant à mettre en cause la manière dont la finance les gère aujourd’hui ?

Les erreurs du gouvernement ne sont pas corrigées La feuille de route que s’est donné le nouveau gouvernement ne fera qu'aggraver les problèmes de l'économie française. La question n'est pas celle d’une prétendue insuffisance de la capacité « d’offre ». La question est l’austérité dans laquelle notre économie, à l’instar de la plupart des économies européennes, est aujourd’hui engoncée. Nous l’avions souligné dès son élaboration, le « Pacte budgétaire » est mortifère pour les pays de la zone euro, condamnés à réduire leur demande interne (en réduisant les salaires et les dépenses publiques et sociales) et à se battre les uns contre les autres pour se prendre des parts de marché. 

Ce qu'il faudrait faire Aujourd’hui, la BCE, comme le FMI (bienvenue aux derniers arrivés !), le reconnaissent à leur tour : les politiques d’austérité, loin d’être une solution, sont le cœur du problème européen. Elles doivent cesser sans délai. Au lieu de se donner comme objectif de réduire ses dépenses publiques ou son déficit de 4% du PIB (qui n’est pas excessif compte tenu de son niveau d’investissement public et de sa situation conjoncturelle), la France devrait constituer un front en Europe pour promouvoir une nouvelle stratégie. Celle-ci passe par une relance concertée centrée sur des investissements massifs pour la transition écologique, une lutte résolue contre l’évasion et l’optimisation fiscale, des mesures fortes pour réorienter l’activité bancaire et réduire la domination de la finance et la spéculation, ainsi qu’une réduction des cadeaux inutiles aux grandes entreprises.

L'objectif à poursuivre Oui, la France, (et l’Europe) a besoin de réformes structurelles ambitieuses. Mais celles-ci doivent s’attaquer aux racines véritables de la crise, au lieu de l’aggraver en mettant en cause le modèle social européen. Non, il ne faut pas se donner comme objectif de réduire les services publics ou le pouvoir d’achat des salaires et des prestations sociales, qui soutiennent la demande. L’objectif, au contraire, doit être de réduire les dividendes exorbitants et la ponction que le capitalisme financier exerce sur les entreprises.

Il est urgent d'engager un grand virage vers une société plus démocratique, plus sobre, plus écologique, plus égalitaire, où le pouvoir des citoyens et des salariés sera accru. C’est seulement ainsi que pourront être mises en œuvre les transformations majeures dont notre société et les entreprises ont besoin.

Communiqué des Economistes atterrés

09 Septembre 2014 - 17:30
La soumission au Medef n’est pas une solution, la France a besoin d'un changement de cap. A la mi-2014, l’économie française est sur une pente dangereuse. La croissance, nulle depuis un an, s’accompagne d’une hausse sans fin du chômage, d’une décélération des prix, en un mot d’un risque grandissant de déflation. Au lieu de prendre acte de ces résultats catastrophiques et de l’échec de la voie suivie, François Hollande a choisi d’accélérer dans la même direction, en se soumettant toujours davantage aux exigences du Medef.

Depuis deux ans, le Medef s’est lancé dans une campagne agressive pour obtenir de cogérer l’État. Les thèmes de cette campagne sont martelés directement par ses porte-parole et par les nombreux médias qu’il contrôle ou influence. Le cœur du message asséné est simple : seules les entreprises privées sont productives ; seuls les chefs d’entreprise créent de l’emploi ; seules les entreprises savent ce qu’il faut produire ; seules des entreprises compétitives, entendues comme ayant des salaires et des impôts faibles, peuvent le faire. C’est d’elles que dépend notre avenir et tout doit être mis à leur service. Comme si les salariés du public : les enseignants, les infirmières, les employés d’EDF ou de la RATP n’avaient aucune utilité ni aucune productivité. Comme si les entreprises, ce n’était pas d’abord des salariés qui produisent. Comme si de nombreuses entreprises n’organisaient pas la délocalisation de leurs emplois hors de France. Comme si les entreprises n’étaient pas étroitement dépendantes des débouchés, lesquels sont étouffés par les politiques d’austérité ou de compétitivité. Comme si la puissance publique n’avait pas son mot à dire pour orienter la production afin, en particulier, de prendre en compte la contrainte écologique.

Une stratégie à la Gribouille Le Medef réclame une baisse de 120 milliards des impôts des entreprises, ce qui signifierait démanteler et privatiser la Sécurité sociale au profit des groupes d’assurances. Il demande que les dépenses publiques et sociales diminuent de 100 milliards. Mais, en même temps, les entreprises investissent peu en France, de sorte qu’il s’agit d’une stratégie à la Gribouille. Quels seront les débouchés des entreprises si la consommation stagne et les dépenses publiques chutent ? 

Valls applaudi par le Medef Le tragique est que cette opération a été couronnée de succès. Manuel Valls se fait applaudir par le Medef en reprenant, mot pour mot, les termes même de cette campagne. Il s’est ainsi engagé à satisfaire toutes leurs revendications : le travail de nuit et du dimanche, le détricotage des 35 heures, la baisse des cotisations sociales, la hausse des seuils sociaux. Le tout au moyen d’ordonnances pour interdire tout débat au Parlement.

Des promesses inefficaces Au motif que leur taux de marge ait baissé (ce qui est habituel en période de crise), le gouvernement a déjà promis 40 milliards aux entreprises sans engagement ou contrepartie véritable. Cette gigantesque subvention publique risque de venir gonfler encore les dividendes des actionnaires des entreprises du CAC 40, déjà en hausse de 30% sur un an (au deuxième trimestre 2014) alors que l’investissement reste, lui, désespérément plat.

Quel modèle pour les entreprises ? Non, l’entreprise ne doit pas être organisée sur un modèle féodal, avec un patron tout-puissant, ponctionnant les bénéfices au profit des actionnaires. Non, il ne faut pas réduire la place des syndicats en doublant les seuils sociaux. Il faut au contraire augmenter les capacités d’intervention des salariés et des citoyens dans les entreprises. Faut-il s’exclamer « Vive les entreprises » en renonçant à mettre en cause la manière dont la finance les gère aujourd’hui ?

Les erreurs du gouvernement ne sont pas corrigées La feuille de route que s’est donné le nouveau gouvernement ne fera qu'aggraver les problèmes de l'économie française. La question n'est pas celle d’une prétendue insuffisance de la capacité « d’offre ». La question est l’austérité dans laquelle notre économie, à l’instar de la plupart des économies européennes, est aujourd’hui engoncée. Nous l’avions souligné dès son élaboration, le « Pacte budgétaire » est mortifère pour les pays de la zone euro, condamnés à réduire leur demande interne (en réduisant les salaires et les dépenses publiques et sociales) et à se battre les uns contre les autres pour se prendre des parts de marché. 

Ce qu'il faudrait faire Aujourd’hui, la BCE, comme le FMI (bienvenue aux derniers arrivés !), le reconnaissent à leur tour : les politiques d’austérité, loin d’être une solution, sont le cœur du problème européen. Elles doivent cesser sans délai. Au lieu de se donner comme objectif de réduire ses dépenses publiques ou son déficit de 4% du PIB (qui n’est pas excessif compte tenu de son niveau d’investissement public et de sa situation conjoncturelle), la France devrait constituer un front en Europe pour promouvoir une nouvelle stratégie. Celle-ci passe par une relance concertée centrée sur des investissements massifs pour la transition écologique, une lutte résolue contre l’évasion et l’optimisation fiscale, des mesures fortes pour réorienter l’activité bancaire et réduire la domination de la finance et la spéculation, ainsi qu’une réduction des cadeaux inutiles aux grandes entreprises.

L'objectif à poursuivre Oui, la France, (et l’Europe) a besoin de réformes structurelles ambitieuses. Mais celles-ci doivent s’attaquer aux racines véritables de la crise, au lieu de l’aggraver en mettant en cause le modèle social européen. Non, il ne faut pas se donner comme objectif de réduire les services publics ou le pouvoir d’achat des salaires et des prestations sociales, qui soutiennent la demande. L’objectif, au contraire, doit être de réduire les dividendes exorbitants et la ponction que le capitalisme financier exerce sur les entreprises.

Il est urgent d'engager un grand virage vers une société plus démocratique, plus sobre, plus écologique, plus égalitaire, où le pouvoir des citoyens et des salariés sera accru. C’est seulement ainsi que pourront être mises en œuvre les transformations majeures dont notre société et les entreprises ont besoin.

La BCE sur la corde raide

15 Juin 2014 - 17:57
La Banque centrale européenne (BCE) a-t-elle compris que l’eau et le feu ne faisaient pas bon ménage, ou que, à force d’attiser l’incendie, elle pourrait avoir des difficultés à l’éteindre ? Depuis sa création il y a une quinzaine d’années, la BCE a pratiqué une politique monétaire rivée sur la défense de la rente financière par son objectif anti-inflationniste, contribuant ainsi à la financiarisation de l’économie et au gonflement de bulles spéculatives. Le résultat a été de ne pas pouvoir éviter une crise majeure qui a envahi la zone euro et, au-delà, l’Union européenne. Elle a constamment exhorté les gouvernements à accomplir des « réformes structurelles », c’est-à-dire la libéralisation du marché du travail et la baisse des dépenses publiques, et elle a soutenu tous les plans d’austérité. Résultat : la zone euro est au bord de la déflation. La purge infligée aux peuples est telle que les financiers, rassurés, continuent à acheter des titres de dette publique irlandaise, portugaise, italienne et grecque ; les taux d’intérêt nominaux sont bas mais les taux réels sont bien rémunérateurs puisque l’inflation est nulle. La conséquence est que les capitaux affluent et font monter l’euro. La BCE a toujours fermé les yeux sur l’appréciation de l’euro au prétexte qu’elle n’avait pas d’objectif de change à respecter. Mais cette appréciation diminue le prix des biens importés et participe à la baisse générale des prix, ce qui n’est pas grave sauf justement en période de marasme économique.
La BCE avait baissé son taux directeur jusqu’à 0,25 % en novembre 2013 sans que cela ait eu la moindre influence sur les crédits accordés à l’économie par les banques, pas plus que les 1000 milliards prêtés à celles-ci il y a deux ans : c’est la situation dite de trappe à liquidités qu’un taux de refinancement des banques par la banque centrale quasi nul ne comblera pas. Le Japon a connu cela pendant plus de vingt ans.
Le 5 juin, la BCE a fixé à 0,15 % son taux directeur et taxe les dépôts qui lui sont confiés par les banques ayant trop de liquidités en fixant un taux négatif de –0,10 %, afin de les inciter à développer davantage le crédit. Et elle va leur prêter 400 milliards sur 4 ans. Tout cela en cessant de stériliser en sens inverse les liquidités injectées. Elle fait donc le pari que les entreprises sont actuellement disposées à emprunter parce qu’elles entrevoient des débouchés pour leurs produits. Or, la demande d’investissement est en panne et la consommation aussi. De plus, la BCE ignore le contraste entre, d’un côté, les grandes entreprises, qui investissent peu ou pas du tout car la demande est morne, et, de l’autre, les PME, dont la situation financière est plus délicate, qui ont moins recours aux marchés financiers et auxquelles les banques renâclent d’accorder des crédits. Le seul effet probable des mesures de la BCE sera de faire enfler la Bourse, alors qu’il lui aurait fallu moduler les taux d’intérêt en fonction de la nature du financement. La BCE fournit toutes ces liquidités aux banques sans contreparties et sans conditions quant à l’usage qui en est fait, alors que, s’agissant des États, toute aide est subordonnée à l’application de mesures strictes d’austérité.
Mario Draghi a annoncé que la BCE étudiait la possibilité de racheter des titres financiers pour rendre encore plus abondante la monnaie qui circule et débloquer aussi par ce moyen les possibilités de crédit bancaire. D’une part, ce serait au moment où son homologue états-unienne (la Réserve fédérale, FED) y renonce. D’autre part, cette abondante liquidité interviendrait au moment où nombre de banques cherchent à se recapitaliser afin de satisfaire aux nouvelles réglementations de Bâle III.
La BCE rachètera-t-elle des titres publics pour desserrer la contrainte des marchés financiers pesant sur les États ? Elle en a déjà racheté plus de 200 milliards sur le marché secondaire, afin d’éponger les créances douteuses des banques, mais sans que soit posée la question de l’ensemble des dettes publiques largement illégitimes. On nous dit que la BCE a sauvé l’euro, mais les conditions de sa crise restent entières. Elle est sur la corde raide : les fonds spéculatifs voudraient bien du crédit à gogo pour profiter d’une nouvelle bulle financière ; la BCE ne peut répondre ouvertement à cette attente au risque d’emballer la spéculation, mais elle prône toujours les « réformes structurelles ». Elle reste enfermée dans un cercle vicieux : la préservation des prérogatives de la finance exige le renforcement des contraintes sur le travail.
La FED s’apprête sans doute à relever son taux directeur, lequel attirera les capitaux aux États-Unis et fera remonter le dollar. Cela fera-t-il baisser l’euro ? Rien n’est moins sûr car les politiques d’austérité dans la zone euro agissent dans l’autre sens en déprimant la demande intérieure et en créant un excédent commercial. Le problème monétaire n’est donc pas aujourd’hui d’arbitrer entre taux d’inflation et taux de change. Il est de mettre fin aux politiques néolibérales d’austérité et de réformes structurelles et d’ouvrir la voie à une transition sociale et écologique, pour laquelle quantité d’investissements sont nécessaires. La condition sine qua non est de refonder radicalement le statut des banques centrales pour retrouver la maîtrise de la monnaie, que ce soit l’euro actuel (hypothèse peu probable) ou une monnaie commune redimensionnée autour de certains pays. On comprend que le problème n’est pas d’abord économique mais politique.

La BCE sur la corde raide

15 Juin 2014 - 17:57
La Banque centrale européenne (BCE) a-t-elle compris que l’eau et le feu ne faisaient pas bon ménage, ou que, à force d’attiser l’incendie, elle pourrait avoir des difficultés à l’éteindre ? Depuis sa création il y a une quinzaine d’années, la BCE a pratiqué une politique monétaire rivée sur la défense de la rente financière par son objectif anti-inflationniste, contribuant ainsi à la financiarisation de l’économie et au gonflement de bulles spéculatives. Le résultat a été de ne pas pouvoir éviter une crise majeure qui a envahi la zone euro et, au-delà, l’Union européenne. Elle a constamment exhorté les gouvernements à accomplir des « réformes structurelles », c’est-à-dire la libéralisation du marché du travail et la baisse des dépenses publiques, et elle a soutenu tous les plans d’austérité. Résultat : la zone euro est au bord de la déflation. La purge infligée aux peuples est telle que les financiers, rassurés, continuent à acheter des titres de dette publique irlandaise, portugaise, italienne et grecque ; les taux d’intérêt nominaux sont bas mais les taux réels sont bien rémunérateurs puisque l’inflation est nulle. La conséquence est que les capitaux affluent et font monter l’euro. La BCE a toujours fermé les yeux sur l’appréciation de l’euro au prétexte qu’elle n’avait pas d’objectif de change à respecter. Mais cette appréciation diminue le prix des biens importés et participe à la baisse générale des prix, ce qui n’est pas grave sauf justement en période de marasme économique.
La BCE avait baissé son taux directeur jusqu’à 0,25 % en novembre 2013 sans que cela ait eu la moindre influence sur les crédits accordés à l’économie par les banques, pas plus que les 1000 milliards prêtés à celles-ci il y a deux ans : c’est la situation dite de trappe à liquidités qu’un taux de refinancement des banques par la banque centrale quasi nul ne comblera pas. Le Japon a connu cela pendant plus de vingt ans.
Le 5 juin, la BCE a fixé à 0,15 % son taux directeur et taxe les dépôts qui lui sont confiés par les banques ayant trop de liquidités en fixant un taux négatif de –0,10 %, afin de les inciter à développer davantage le crédit. Et elle va leur prêter 400 milliards sur 4 ans. Tout cela en cessant de stériliser en sens inverse les liquidités injectées. Elle fait donc le pari que les entreprises sont actuellement disposées à emprunter parce qu’elles entrevoient des débouchés pour leurs produits. Or, la demande d’investissement est en panne et la consommation aussi. De plus, la BCE ignore le contraste entre, d’un côté, les grandes entreprises, qui investissent peu ou pas du tout car la demande est morne, et, de l’autre, les PME, dont la situation financière est plus délicate, qui ont moins recours aux marchés financiers et auxquelles les banques renâclent d’accorder des crédits. Le seul effet probable des mesures de la BCE sera de faire enfler la Bourse, alors qu’il lui aurait fallu moduler les taux d’intérêt en fonction de la nature du financement. La BCE fournit toutes ces liquidités aux banques sans contreparties et sans conditions quant à l’usage qui en est fait, alors que, s’agissant des États, toute aide est subordonnée à l’application de mesures strictes d’austérité.
Mario Draghi a annoncé que la BCE étudiait la possibilité de racheter des titres financiers pour rendre encore plus abondante la monnaie qui circule et débloquer aussi par ce moyen les possibilités de crédit bancaire. D’une part, ce serait au moment où son homologue états-unienne (la Réserve fédérale, FED) y renonce. D’autre part, cette abondante liquidité interviendrait au moment où nombre de banques cherchent à se recapitaliser afin de satisfaire aux nouvelles réglementations de Bâle III.
La BCE rachètera-t-elle des titres publics pour desserrer la contrainte des marchés financiers pesant sur les États ? Elle en a déjà racheté plus de 200 milliards sur le marché secondaire, afin d’éponger les créances douteuses des banques, mais sans que soit posée la question de l’ensemble des dettes publiques largement illégitimes. On nous dit que la BCE a sauvé l’euro, mais les conditions de sa crise restent entières. Elle est sur la corde raide : les fonds spéculatifs voudraient bien du crédit à gogo pour profiter d’une nouvelle bulle financière ; la BCE ne peut répondre ouvertement à cette attente au risque d’emballer la spéculation, mais elle prône toujours les « réformes structurelles ». Elle reste enfermée dans un cercle vicieux : la préservation des prérogatives de la finance exige le renforcement des contraintes sur le travail.
La FED s’apprête sans doute à relever son taux directeur, lequel attirera les capitaux aux États-Unis et fera remonter le dollar. Cela fera-t-il baisser l’euro ? Rien n’est moins sûr car les politiques d’austérité dans la zone euro agissent dans l’autre sens en déprimant la demande intérieure et en créant un excédent commercial. Le problème monétaire n’est donc pas aujourd’hui d’arbitrer entre taux d’inflation et taux de change. Il est de mettre fin aux politiques néolibérales d’austérité et de réformes structurelles et d’ouvrir la voie à une transition sociale et écologique, pour laquelle quantité d’investissements sont nécessaires. La condition sine qua non est de refonder radicalement le statut des banques centrales pour retrouver la maîtrise de la monnaie, que ce soit l’euro actuel (hypothèse peu probable) ou une monnaie commune redimensionnée autour de certains pays. On comprend que le problème n’est pas d’abord économique mais politique.

Débat des Atterrés : L'Europe est-elle piégée dans l'austérité ?

09 Juin 2014 - 10:44
Après les élections européennes, la crise économique et sociale de l’Union européenne demeure. Les politiques d’austérité ont toujours le monopole dans la gouvernance de la zone euro. Comment en sortir, avec quels instruments collectifs européens ? Ce sera le sujet du débat des Atterrés, samedi 14 juin à la Sorbonne, autour d’invités italien, grec et français. Le résultat des élections européennes reflète une Europe en crise, économique et politique. La stratégie de l'Union européenne n'a pas permis de sortir de cette crise mais a impulsé dans les États membres des politiques d'austérité d'ampleur variable. La croissance de la zone euro reste faible (0,2 % début 2014), un niveau insuffisant pour créer durablement des emplois et espérer résorber le chômage.

La zone euro compte aujourd'hui près de 19 millions de chômeurs, soit 11,7% de la population active, contre 6,3% aux États-Unis et moins de 4% au Japon. Les écarts entre les économies de cette zone ne cessent de se creuser. Les pays d’Europe du Sud (Grèce, Portugal, Espagne, Italie) ne se sortent pas de la récession. L’Allemagne semble s’en tirer avec une petite croissance économique (0,8%) et un taux de chômage faible. La crise ne se cantonne pas aux pays du Sud. L’Irlande n’a toujours pas renoué avec la croissance tandis que les Pays-Bas replongent dans la récession après une année de croissance négative. Quant aux pays européens qui connaissent la croissance la plus forte (Royaume-Uni, Danemark, Pologne, par exemple), ils n’ont pour la plupart pas l’euro pour monnaie. Ainsi, depuis 2012, la croissance économique de la zone euro apparaît systématiquement inférieure à la croissance moyenne de l’Union européenne, elle-même inférieure à celle des États-Unis ou du Japon.
 
Quel est le rôle de la gouvernance économique de l'Europe dans les politiques d'austérité ?
Pacte de stabilité et de croissance, Mécanisme européen de stabilité, Règle d'or budgétaire, Pacte budgétaire européen, etc. Les régulations économiques de l'Union européenne renforcent, tout particulièrement au sein de la zone euro, les injonctions pesant sur les politiques économiques des États membres. La coordination des politiques économiques européennes se focalise sur la discipline budgétaire : recherche de l'équilibre (voire de l'excédent) budgétaire, chasse aux déficits publics « excessifs » et encadrement de la dette publique.

Outre la réduction des dépenses publiques, les institutions européennes encouragent les « réformes structurelles » du marché du travail afin de réduire le coût du travail au nom de la compétitivité. Ces politiques sont envisagées, dans une optique néolibérale, comme les seules à même de produire un enchaînement vertueux de compétitivité et de croissance en Europe. Quels sont les arguments économiques qui les fondent ? Ne peut-on au contraire penser qu'elles piègent l'Europe dans l'austérité et la déflation, et qu'elles compromettent ses perspectives de croissance et de compétitivité ?

Quelles sont les conséquences des politiques d'austérité ?
Le Pacte budgétaire européen enjoint aux États membres de la zone euro de se focaliser sur la réduction des déficits et des dépenses publics tout en espérant que le secteur privé trouvera les ressources pour compenser par une hausse des dépenses privées. L’inverse semble se produire.  La réduction des dépenses publiques se traduit par une réduction des recettes privées et par une diminution plus importante encore de la demande interne. Comment la rigueur budgétaire mène-t-elle certains pays à la « dévaluation interne » et à une grave récession (ou « dépression ») économique ? Comment expliquer que dans un pays comme la Grèce la chute du PIB s'avère proportionnelle à la puissance du « remède » infligé ?

De très nombreux économistes en Europe dénoncent les « fausses évidences » qui ont amené les dirigeants européens à s’engager dans des politiques d’austérité contre-productives. Aussi, il apparaît aujourd’hui urgent de montrer qu’il existe d’autres stratégies possibles, compatibles avec l’objectif d’une Europe sociale, écologique et solidaire. Pour débattre de ces questions, les Économistes atterrés organisent une conférence-débat sur  « 2009-2014 : quel bilan de cinq ans de politiques d'austérité en Europe ? », dans le cadre de la dernière étape du cycle de conférences européen Euro-Pen auquel ils ont activement contribué.


Samedi 14 juin 2014, de 14h30 à 16h30
Amphi Bachelard
17 rue de la Sorbonne, Paris 5ème
M° Luxembourg
(entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles)
 
Le débat aura lieu avec :
Andrea Baranes, Président de la Fondazione culturale responsabilità etica, Porte-parole de la Coalition Sbilanciamoci !, association membre du réseau Euro-Pen (Réseau européen des économistes progressistes).
David Cayla, Maître de conférences d'économie à l’Université d’Angers, membre du CA des Économistes atterrés.
Maria Karamessini, Professeure d’économie à l’Université des sciences politiques et sociales Panteion d’Athènes.
- Henri Sterdyniak, membre du CA des Économistes atterrés fera un bilan du cycle de conférences européen Euro-Pen.

Le débat, chaudement soutenu par Marianne.net, sera animé par : Anne Eydoux, économiste au Centre d'études de l'emploi et membre du CA des Économistes atterrés.

D'ici là, retrouvez les analyses et positions des « atterrés » sur le sujet dans les chroniques et articles de notre site http://atterres.org

L'Europe est-elle piégée dans l'austérité ?

09 Juin 2014 - 10:44
Après les élections européennes, la crise économique et sociale de l’Union européenne demeure. Les politiques d’austérité ont toujours le monopole dans la gouvernance de la zone euro. Comment en sortir, avec quels instruments collectifs européens ? Ce sera le sujet du débat des Atterrés, samedi 14 juin à la Sorbonne, autour d’invités italien et grec et français. Le résultat des élections européennes reflète une Europe en crise, économique et politique. La stratégie de l'Union européenne n'a pas permis de sortir de cette crise mais a impulsé dans les États membres des politiques d'austérité d'ampleur variable. La croissance de la zone euro reste faible (0,2 % début 2014), un niveau insuffisant pour créer durablement des emplois et espérer résorber le chômage.

La zone euro compte aujourd'hui près de 19 millions de chômeurs, soit 11,7% de la population active, contre 6,3% aux États-Unis et moins de 4% au Japon. Les écarts entre les économies de cette zone ne cessent de se creuser. Les pays d’Europe du Sud (Grèce, Portugal, Espagne, Italie) ne se sortent pas de la récession. L’Allemagne semble s’en tirer avec une petite croissance économique (0,8%) et un taux de chômage faible. La crise ne se cantonne pas aux pays du Sud. L’Irlande n’a toujours pas renoué avec la croissance tandis que les Pays-Bas replongent dans la récession après une année de croissance négative. Quant aux pays européens qui connaissent la croissance la plus forte (Royaume-Uni, Danemark, Pologne, par exemple), ils n’ont pour la plupart pas l’euro pour monnaie. Ainsi, depuis 2012, la croissance économique de la zone euro apparaît systématiquement inférieure à la croissance moyenne de l’Union européenne, elle-même inférieure à celle des États-Unis ou du Japon.
 
Quel est le rôle de la gouvernance économique de l'Europe dans les politiques d'austérité ?
Pacte de stabilité et de croissance, Mécanisme européen de stabilité, Règle d'or budgétaire, Pacte budgétaire européen, etc. Les régulations économiques de l'Union européenne renforcent, tout particulièrement au sein de la zone euro, les injonctions pesant sur les politiques économiques des États membres. La coordination des politiques économiques européennes se focalise sur la discipline budgétaire : recherche de l'équilibre (voire de l'excédent) budgétaire, chasse aux déficits publics « excessifs » et encadrement de la dette publique.

Outre la réduction des dépenses publiques, les institutions européennes encouragent les « réformes structurelles » du marché du travail afin de réduire le coût du travail au nom de la compétitivité. Ces politiques sont envisagées, dans une optique néolibérale, comme les seules à même de produire un enchaînement vertueux de compétitivité et de croissance en Europe. Quels sont les arguments économiques qui les fondent ? Ne peut-on au contraire penser qu'elles piègent l'Europe dans l'austérité et la déflation, et qu'elles compromettent ses perspectives de croissance et de compétitivité ?

Quelles sont les conséquences des politiques d'austérité ?
Le Pacte budgétaire européen enjoint aux États membres de la zone euro de se focaliser sur la réduction des déficits et des dépenses publics tout en espérant que le secteur privé trouvera les ressources pour compenser par une hausse des dépenses privées. L’inverse semble se produire.  La réduction des dépenses publiques se traduit par une réduction des recettes privées et par une diminution plus importante encore de la demande interne. Comment la rigueur budgétaire mène-t-elle certains pays à la « dévaluation interne » et à une grave récession (ou « dépression ») économique ? Comment expliquer que dans un pays comme la Grèce la chute du PIB s'avère proportionnelle à la puissance du « remède » infligé ?

De très nombreux économistes en Europe dénoncent les « fausses évidences » qui ont amené les dirigeants européens à s’engager dans des politiques d’austérité contre-productives. Aussi, il apparaît aujourd’hui urgent de montrer qu’il existe d’autres stratégies possibles, compatibles avec l’objectif d’une Europe sociale, écologique et solidaire. Pour débattre de ces questions, les Économistes atterrés organisent une conférence-débat sur  « 2009-2014 : quel bilan de cinq ans de politiques d'austérité en Europe ? », dans le cadre de la dernière étape du cycle de conférences européen Euro-Pen auquel ils ont activement contribué.

Samedi 14 juin 2014, de 14h30 à 16h30
Amphi Bachelard
17 rue de la Sorbonne, Paris 5ème
M° Luxembourg
(entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles)
 
Le débat aura lieu avec :
Andrea Baranes, Président de la Fondazione culturale responsabilità etica, Porte-parole de la Coalition Sbilanciamoci !, association membre du réseau Euro-Pen (Réseau européen des économistes progressistes)
David Cayla, Maître de conférences d'économie à l’Université d’Angers, membre du CA des Économistes atterrés.
Maria Karamessini, Professeure d’économie à l’Université des sciences politiques et sociales Panteion d’Athènes.
- Henri Sterdyniak, membre du CA des Économistes atterrés fera un bilan du cycle de conférences européen Euro-Pen.
Le débat, chaudement soutenu par Marianne.net, sera animé par : Anne Eydoux, économiste au Centre d'études de l'emploi et membre du CA des Économistes atterrés.

D'ici là, retrouvez les analyses et positions des « atterrés » sur le sujet dans les chroniques et articles de notre site http://atterres.org

Débat des Atterrés : ce qu’il y a derrière les négociations Europe - Etats-Unis

07 Mai 2014 - 05:00
Les économistes atterrées organisent un débat le 15 mai autour du projet de Traité de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Europe. Ces négociations peuvent transformer le sens de la construction européenne et peut-être limiter nos démocraties. Alors qu'il ne reste plus que quelques jours avant le scrutin européen, il est temps que les citoyens s’en mêlent. Depuis mai 2013, la Commission européenne est entrée en négociation au nom des 28  États membres de l’Union européenne sur un Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement avec les États-Unis. Il s’agit, au moyen d’un accord de commerce bilatéral d’instaurer une vaste zone de libre-échange entre les deux puissances. Le principe même de cette entrée en négociation suscite de nombreuses interrogations et n’est pas sans inquiéter.

Pourquoi envisager maintenant un nouveau traité de libre-échange ? Quel en est l’enjeu ?

Cette question se pose d’autant que les droits de douane entre les États-Unis et l’Union européenne sont déjà très faibles et le volume de transactions très élevé. Aussi même si dans tel ou tel secteur, notamment l’agriculture, des baisses de tarifs douaniers sont encore possibles, il est clair que là n’est pas le véritable enjeu.

Les vrais enjeux ne peuvent concerner que ce qu’il est convenu de désigner comme les « barrières non tarifaires » (BNT). Et tout particulièrement ici l’ensemble des « normes » et des réglementations qui encadrent la production et la circulation des biens et services et qui peuvent différer grandement de pays à pays. Cela va des normes sanitaires, jusqu’aux réglementations les plus essentielles comme celles qui touchent à la finance. Ces normes comme ces réglementations, prises ensemble, expriment généralement des préférences sociales et culturelles fortes. Elles contribuent ainsi à dessiner des « modèles de société ». Or comme chacun le sait, les choix qu’expriment ces normes sont très différents entre les deux ensembles que constituent l’UE et les États-Unis. Les sociétés des États membres de l’UE sont d’une manière générale beaucoup plus protectrices et ont adopté des normes plus restrictives que la société américaine, surtout après les 30 années de déréglementation à tout crin qu’ont connu les États-Unis. Ainsi, cela se traduit par le fait qu’outre-Atlantique les réglementations financières sont encore plus laxistes qu’en Europe, mais aussi par le fait que les Européens appliquent dans de nombreux domaines tels que la santé, l’agriculture ou l’alimentation, le principe de précaution (en cas de doute un produit n’est pas autorisé) tandis que les Américains appliquent le principe de la preuve (c’est aux consommateurs de « prouver » que le produit mis en circulation est nocif). En conséquence, les Américains mangent du bœuf boosté aux hormones ou des volailles chlorées, lesquelles sont interdites dans l’UE. Sans compter la place accordée aux  États-Unis – la terre de naissance et de déploiement de Monsanto – aux OGM de toute nature (alors que leur place est bien plus limitée en Europe). Enfin, il faut ici mentionner l’adoption par l’Union européenne de l’accord Reach concernant les produits chimiques qui, bien qu’étant jugé largement insuffisant par beaucoup d’acteurs citoyens et d’ONG, fixe des normes bien supérieures et plus contraignantes que celles qui prévalent aux  États-Unis.

La renégociation des « normes par le bas »  et le nouveau pouvoir donné aux entreprises contre les États

Il est évident que ce sont ces ensembles de normes et de réglementations qui sont au centre de la négociation. Car cette demande de revoir les normes à la baisse, centrale pour les États-Unis (c’est en effet à cette condition qu’ils peuvent s’ouvrir de nombreux marchés européens), correspond aussi à un souhait des grandes multinationales européennes elles-mêmes qui veulent se soulager de réglementations dont elles jugent qu’elles brident leur initiative et limitent leurs marchés. Il y a donc en dépit des apparences, convergence d’intérêts entre les grands groupes européens et américains. On peut donc craindre le pire concernant l’avenir des normes et des protections dont bénéficient encore les consommateurs européens. C’est pour cela que certains secteurs tels que l’agriculture, l’alimentation, l’industrie chimique et l’industrie automobile sont au cœur des négociations. Les barrières non tarifaires aux échanges étant dans ces secteurs globalement plus restrictives en Europe qu’aux États-Unis.

Mais il y a pire. La disposition la plus inquiétante qui pourrait figurer dans cet accord – elle est déjà présente dans un traité commercial signé entre le Canada et l’UE – et qui bien sûr fait partie des discussions dans le cadre du nouveau traité en préparation avec les  États-Unis, concerne la protection des investisseurs.

De quoi s’agit-il ? Au nom d’un décrété « traitement juste et équitable », des entreprises des deux parties signataires, les entreprises implantées sur l’un ou l’autre des territoires auraient le droit de s’opposer à un ou plusieurs  États ou collectivités locales dont elles estimeraient les décisions ou réglementations contraires à leurs intérêts. Et ces contestations et attaques seraient conduites non pas devant une juridiction étatique mais devant des arbitres internationaux « indépendants » (investor-to-state-dispute settlement -ISDS) dont on ne sait pas comment ils seraient formés, ni comment ils fonctionneraient. En vérité il y a tout lieu de penser qu’il s’agirait d’installer des juridictions commerciales privées sur le type des « tribunaux de commerce » échappant au droit international public.

Une idée très claire de ce qui nous attend (si l’accord est signé) est donnée si l’on considère ce qui s’est passé au Québec. Là une compagnie américaine qui exploite du gaz de schiste a obtenu 151 millions d’euros de dédommagement parce que l’État québécois a instauré un moratoire sur l’exploration de ce gaz, au vu des dégâts environnementaux constatés. De même, Philip Morris, un géant du tabac, a attaqué les  États uruguayen et australien pour avoir pris des mesures anti-tabac, ce sur la base des milliers d’études scientifiques qui démontrent sa nocivité. Si cet accord était signé, on imagine la pluie de procès et mises en cause qui s’abattrait sur les États membres de l’Union européenne. Une note récente de la CNUCED (2013) constate une forte augmentation des litiges depuis les vingt dernières années. En 2012, 58 nouveaux cas ont été initiés portant à 514 le nombre total de cas connus à la fin de l’année 2012. Environ un quart, soit 123 de ceux-ci, ont été déposés par des investisseurs américains. Dans certaines de ces affaires, les pays sont face à des réclamations allant jusqu’à des milliards d’euros. La plus élevée aujourd’hui est de 1,77 milliard de dollars américains contre l’Équateur. Toujours selon la CNUCED, les pays recevant des investissements, qu’ils soient développés ou en développement, peuvent s’attendre à ce que les réclamations demandées et les accords obtenus dans le cadre de l’ISDS contestent des mesures prises dans l’intérêt public et de ce fait limitent indûment les prérogatives réglementaires nationales des décideurs politiques.

A qui profite l’accord ? Quel est l’intérêt de l’UE dans tout cela ?

Différents instituts de recherche ont tenté de mesurer l’impact macroéconomique de cet accord. Les trois études les plus citées (Ecorys, 2009, CEPR, 2013 et Bertelsmann/Ifo, 2013) sont basées sur des méthodologies comparables et mettent en avant de faibles effets positifs sur les exportations (et les importations) des deux blocs. Au passage, notons que ces études mettent clairement en évidence que la concentration des négociations sur les barrières non tarifaires aux échanges (BNT), les fameuses normes et réglementations, constitue bien le cœur des négociations transatlantiques. Pour les auteurs, l’harmonisation réglementaire, à la baisse, permettrait des gains substantiels tandis que les limiter aux seuls droits de douane « laisserait un énorme potentiel de gains en termes de développement économique et de bien-être inexploité ». Le rapport du CEPR (Centre for Economic Policy Research) imagine plusieurs scenarios. Le plus optimiste, qui suppose une élimination de 25% des coûts liés aux BNT ainsi qu’une élimination complète des droits de douane, table sur une augmentation du PIB de l’ordre de 119 milliards de dollars par an pour l’Union européenne et de 95 pour les  États-Unis sur une période de 10 ans (ce qui en fait correspond à moins de 1% du PIB de l’Union en 2010). En revanche un accord qui se limiterait aux droits de douane n’augmenterait le PIB que de 24 milliards d’euros pour l’UE et de 9 milliards pour les  États-Unis. Les « bienfaits » de cet accord ne s’arrêtent pas là. Il aurait également un impact sur le PIB mondial de l’ordre de 99 milliards d’euros. Ceci parce que les autres pays du monde, compte tenu du poids du commerce entre l’Europe et les  États-Unis, devraient s’aligner sur les standards définis par l’Union européenne et les États-Unis. Ainsi, conclut le rapport du CEPR « la libéralisation des échanges entre l’Union européenne et les États-Unis a du potentiel pour apporter une contribution positive à l’économie mondiale » ! Et ce sans craindre le ridicule puisque comme on le voit les « gains » annoncés et espérés sont en termes macro-économiques très minimes.

Ajoutons à cela qu’en pratique la baisse des coûts qui résulte des abaissements de normes se traduit rarement en baisse de prix mais plutôt en augmentation des profits voire des dividendes. Les bénéfices économiques pour les citoyens seraient alors bien maigres, l’essentiel étant approprié par les firmes.
 
Par ailleurs et toujours selon ces études il faut signaler que les différents pays européens ne tireraient pas également avantage de l’accord de libre-échange. Les secteurs dans lesquels les BNT sont les plus élevés sont les biens notamment issus des industries des équipements de transport (notamment l’automobile) et des machines, viennent ensuite les services. L’étude du CEPII, montre que les gains pour l’Allemagne et les pays du Nord de l’Europe seraient supérieurs (compte tenu de la force de l’industrie allemande et du poids des services dans les pays du Nord) à ceux d’autres pays ou régions comme la France ainsi que les régions Est et Sud de l’Europe. L’étude conclut aussi à un impact globalement négatif notamment pour l’agriculture française. On comprend dès lors pourquoi Angela Merkel s’est déclarée favorable à la signature d’un tel accord. Et on comprend moins le soutien apporté par le gouvernement français à ces négociations.
 
Dans tous les cas, rappelons que les études économiques de ce type doivent être considérées avec beaucoup de scepticisme. Une série d’analyses comparables a été réalisée avant la mise en œuvre, en 1994, de l’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique – le NAFTA -. Il est assez amusant de constater, presque vingt ans plus tard, combien les bénéfices attendus en termes d’augmentation du PIB, de l’emploi et des salaires étaient surestimés. Pour ne citer qu’un exemple, les études réalisées ex ante prévoyaient pour le Mexique des augmentations du PIB réel de 11%, des augmentations d’emplois de 11% et des salaires réels de 16%, alors que les études ex post (menées aujourd’hui) concluent à un effet négatif en termes de PIB, de salaires réels et de distribution des revenus.
 
Au-delà de ces évaluations macro-économiques, un des enjeux et des espoirs des pays de l’Union est d’obtenir un assouplissement du Buy American Act américain. Celui-ci oblige, dans le but de protéger l’emploi national, les agences et administrations publiques américaines, et ce à tous les échelons, à n’employer que des entreprises américaines dans leurs appels d’offres. Nous n’avons pas un tel dispositif en Europe, ce qui explique pourquoi Ford peut sans problème remporter un marché dans un pays de l’UE ou que la firme canadienne Bombardier soit retenue pour équiper les lignes du Transilien en matériel de transport. Malheureusement l’Union européenne n’a quasiment aucune chance d’obtenir cet assouplissement car l’application du Buy American Act relève des États fédéraux.

Dès lors (puisque les bénéfices pour les consommateurs sont si limités) on peut se demander pourquoi l’UE est entrée dans cette négociation. La vérité est triste à dire. Mais elle est essentielle. Tout tient ici dans la foi dans le marché qui constitue l’un des credo les plus constants de la Commission. Car il faut bien le constater, chaque fois que l’Europe s’est trouvée dans la difficulté c’est vers les supposées ressources du marché, la capacité qui lui est prêtée de dynamiser les acteurs, qu’elle s’est tournée. Ainsi, en 1986 en plein « euroscepticisme » et « eurosclérose » c’est au marché que l’UE a eu recours en instaurant « les quatre libertés » (liberté de circulation des biens, des services, des hommes et des capitaux). En 1993, après l’effondrement du Mur de Berlin, la réponse apportée fut l’euro et le marché unique de la monnaie et de la finance (Traité de Maastricht). Enfin, en 2001, l’élargissement à 27 était supposé là encore, en ouvrant le marché à de nombreux nouveaux entrants, doper l’activité en Europe. Même credo. Même politique. En 2014, le traité transatlantique est pensé à Bruxelles comme une réponse essentielle à apporter à la crise post-subprimes. En fabriquant davantage de marché, on croit œuvrer à la sortie de crise.

Cet aspect caché de la négociation n’est pas le moins inquiétant. Il en dit long sur l’état d’esprit qui règne à Bruxelles. Ainsi, après que la France ait obtenu que le secteur audiovisuel soit retiré du mandat des négociations commerciales avec les  États-Unis, au nom de l’exception culturelle, la première chose que Barroso, le Président de la Commission européenne, a faite, en débarquant aux  États-Unis pour ouvrir la négociation, c’est écrire dans un journal américain, en parlant de la position française que ce « programme antimondialisation [était] totalement réactionnaire »...

Pourtant, rien pour l’heure n’est perdu. Il y a dans le passé récent des exemples d’accords de commerce international, comme l’Accord multilatéral sur l’investissement, à la fin des années 1990, et plus récemment l’accord Acta sur la propriété intellectuelle et la contrefaçon qui allait bloquer la possibilité pour les pays du Sud de se fournir en médicaments génériques, qui ont suscité une très forte opposition citoyenne. Ces accords ont été retoqués par le Parlement européen. Et ont finalement dû être abandonnés. En pleine campagne européenne, plus que jamais il faut exiger de nos (futurs) élus des engagements clairs...
 

CONFÉRENCE-DÉBAT soutenue par Marianne
Jeudi 15 Mai 2014, de 20h00 à 22h00


Avec Aurélie Trouvé, maître de conférences à l’université de Reims, membre du conseil scientifique d’ATTAC et Ronan O’ Brian, économiste, chercheur indépendant à Bruxelles

Débat animé par Benjamin Coriat et Nathalie Coutinet, membres du CA des « Économistes Atterrés ».

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Université Panthéon-Sorbonne
12, place du Panthéon, 75005 Paris
Amphi 1, entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles

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Débat des Atterrés : Ce qu’il y a derrière les négociations Europe - Etats-Unis

07 Mai 2014 - 05:00
Les économistes atterrés organisent un débat le 15 mai autour du projet de Traité de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Europe. Ces négociations peuvent transformer le sens de la construction européenne et peut-être limiter nos démocraties. Alors qu'il ne reste plus que quelques jours avant le scrutin européen, il est temps que les citoyens s’en mêlent. Depuis mai 2013, la Commission européenne est entrée en négociation au nom des 28  États membres de l’Union européenne sur un Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement avec les États-Unis. Il s’agit, au moyen d’un accord de commerce bilatéral d’instaurer une vaste zone de libre-échange entre les deux puissances. Le principe même de cette entrée en négociation suscite de nombreuses interrogations et n’est pas sans inquiéter.

Pourquoi envisager maintenant un nouveau traité de libre-échange ? Quel en est l’enjeu ?

Cette question se pose d’autant que les droits de douane entre les États-Unis et l’Union européenne sont déjà très faibles et le volume de transactions très élevé. Aussi même si dans tel ou tel secteur, notamment l’agriculture, des baisses de tarifs douaniers sont encore possibles, il est clair que là n’est pas le véritable enjeu.

Les vrais enjeux ne peuvent concerner que ce qu’il est convenu de désigner comme les « barrières non tarifaires » (BNT). Et tout particulièrement ici l’ensemble des « normes » et des réglementations qui encadrent la production et la circulation des biens et services et qui peuvent différer grandement de pays à pays. Cela va des normes sanitaires, jusqu’aux réglementations les plus essentielles comme celles qui touchent à la finance. Ces normes comme ces réglementations, prises ensemble, expriment généralement des préférences sociales et culturelles fortes. Elles contribuent ainsi à dessiner des « modèles de société ». Or comme chacun le sait, les choix qu’expriment ces normes sont très différents entre les deux ensembles que constituent l’UE et les États-Unis. Les sociétés des États membres de l’UE sont d’une manière générale beaucoup plus protectrices et ont adopté des normes plus restrictives que la société américaine, surtout après les 30 années de déréglementation à tout crin qu’ont connu les États-Unis. Ainsi, cela se traduit par le fait qu’outre-Atlantique les réglementations financières sont encore plus laxistes qu’en Europe, mais aussi par le fait que les Européens appliquent dans de nombreux domaines tels que la santé, l’agriculture ou l’alimentation, le principe de précaution (en cas de doute un produit n’est pas autorisé) tandis que les Américains appliquent le principe de la preuve (c’est aux consommateurs de « prouver » que le produit mis en circulation est nocif). En conséquence, les Américains mangent du bœuf boosté aux hormones ou des volailles chlorées, lesquelles sont interdites dans l’UE. Sans compter la place accordée aux  États-Unis – la terre de naissance et de déploiement de Monsanto – aux OGM de toute nature (alors que leur place est bien plus limitée en Europe). Enfin, il faut ici mentionner l’adoption par l’Union européenne de l’accord Reach concernant les produits chimiques qui, bien qu’étant jugé largement insuffisant par beaucoup d’acteurs citoyens et d’ONG, fixe des normes bien supérieures et plus contraignantes que celles qui prévalent aux  États-Unis.

La renégociation des « normes par le bas »  et le nouveau pouvoir donné aux entreprises contre les États

Il est évident que ce sont ces ensembles de normes et de réglementations qui sont au centre de la négociation. Car cette demande de revoir les normes à la baisse, centrale pour les États-Unis (c’est en effet à cette condition qu’ils peuvent s’ouvrir de nombreux marchés européens), correspond aussi à un souhait des grandes multinationales européennes elles-mêmes qui veulent se soulager de réglementations dont elles jugent qu’elles brident leur initiative et limitent leurs marchés. Il y a donc en dépit des apparences, convergence d’intérêts entre les grands groupes européens et américains. On peut donc craindre le pire concernant l’avenir des normes et des protections dont bénéficient encore les consommateurs européens. C’est pour cela que certains secteurs tels que l’agriculture, l’alimentation, l’industrie chimique et l’industrie automobile sont au cœur des négociations. Les barrières non tarifaires aux échanges étant dans ces secteurs globalement plus restrictives en Europe qu’aux États-Unis.

Mais il y a pire. La disposition la plus inquiétante qui pourrait figurer dans cet accord – elle est déjà présente dans un traité commercial signé entre le Canada et l’UE – et qui bien sûr fait partie des discussions dans le cadre du nouveau traité en préparation avec les  États-Unis, concerne la protection des investisseurs.

De quoi s’agit-il ? Au nom d’un décrété « traitement juste et équitable », des entreprises des deux parties signataires, les entreprises implantées sur l’un ou l’autre des territoires auraient le droit de s’opposer à un ou plusieurs  États ou collectivités locales dont elles estimeraient les décisions ou réglementations contraires à leurs intérêts. Et ces contestations et attaques seraient conduites non pas devant une juridiction étatique mais devant des arbitres internationaux « indépendants » (investor-to-state-dispute settlement -ISDS) dont on ne sait pas comment ils seraient formés, ni comment ils fonctionneraient. En vérité il y a tout lieu de penser qu’il s’agirait d’installer des juridictions commerciales privées sur le type des « tribunaux de commerce » échappant au droit international public.

Une idée très claire de ce qui nous attend (si l’accord est signé) est donnée si l’on considère ce qui s’est passé au Québec. Là une compagnie américaine qui exploite du gaz de schiste a obtenu 151 millions d’euros de dédommagement parce que l’État québécois a instauré un moratoire sur l’exploration de ce gaz, au vu des dégâts environnementaux constatés. De même, Philip Morris, un géant du tabac, a attaqué les  États uruguayen et australien pour avoir pris des mesures anti-tabac, ce sur la base des milliers d’études scientifiques qui démontrent sa nocivité. Si cet accord était signé, on imagine la pluie de procès et mises en cause qui s’abattrait sur les États membres de l’Union européenne. Une note récente de la CNUCED (2013) constate une forte augmentation des litiges depuis les vingt dernières années. En 2012, 58 nouveaux cas ont été initiés portant à 514 le nombre total de cas connus à la fin de l’année 2012. Environ un quart, soit 123 de ceux-ci, ont été déposés par des investisseurs américains. Dans certaines de ces affaires, les pays sont face à des réclamations allant jusqu’à des milliards d’euros. La plus élevée aujourd’hui est de 1,77 milliard de dollars américains contre l’Équateur. Toujours selon la CNUCED, les pays recevant des investissements, qu’ils soient développés ou en développement, peuvent s’attendre à ce que les réclamations demandées et les accords obtenus dans le cadre de l’ISDS contestent des mesures prises dans l’intérêt public et de ce fait limitent indûment les prérogatives réglementaires nationales des décideurs politiques.

A qui profite l’accord ? Quel est l’intérêt de l’UE dans tout cela ?

Différents instituts de recherche ont tenté de mesurer l’impact macroéconomique de cet accord. Les trois études les plus citées (Ecorys, 2009, CEPR, 2013 et Bertelsmann/Ifo, 2013) sont basées sur des méthodologies comparables et mettent en avant de faibles effets positifs sur les exportations (et les importations) des deux blocs. Au passage, notons que ces études mettent clairement en évidence que la concentration des négociations sur les barrières non tarifaires aux échanges (BNT), les fameuses normes et réglementations, constitue bien le cœur des négociations transatlantiques. Pour les auteurs, l’harmonisation réglementaire, à la baisse, permettrait des gains substantiels tandis que les limiter aux seuls droits de douane « laisserait un énorme potentiel de gains en termes de développement économique et de bien-être inexploité ». Le rapport du CEPR (Centre for Economic Policy Research) imagine plusieurs scenarios. Le plus optimiste, qui suppose une élimination de 25% des coûts liés aux BNT ainsi qu’une élimination complète des droits de douane, table sur une augmentation du PIB de l’ordre de 119 milliards de dollars par an pour l’Union européenne et de 95 pour les  États-Unis sur une période de 10 ans (ce qui en fait correspond à moins de 1% du PIB de l’Union en 2010). En revanche un accord qui se limiterait aux droits de douane n’augmenterait le PIB que de 24 milliards d’euros pour l’UE et de 9 milliards pour les  États-Unis. Les « bienfaits » de cet accord ne s’arrêtent pas là. Il aurait également un impact sur le PIB mondial de l’ordre de 99 milliards d’euros. Ceci parce que les autres pays du monde, compte tenu du poids du commerce entre l’Europe et les  États-Unis, devraient s’aligner sur les standards définis par l’Union européenne et les États-Unis. Ainsi, conclut le rapport du CEPR « la libéralisation des échanges entre l’Union européenne et les États-Unis a du potentiel pour apporter une contribution positive à l’économie mondiale » ! Et ce sans craindre le ridicule puisque comme on le voit les « gains » annoncés et espérés sont en termes macro-économiques très minimes.

Ajoutons à cela qu’en pratique la baisse des coûts qui résulte des abaissements de normes se traduit rarement en baisse de prix mais plutôt en augmentation des profits voire des dividendes. Les bénéfices économiques pour les citoyens seraient alors bien maigres, l’essentiel étant approprié par les firmes.
 
Par ailleurs et toujours selon ces études il faut signaler que les différents pays européens ne tireraient pas également avantage de l’accord de libre-échange. Les secteurs dans lesquels les BNT sont les plus élevés sont les biens notamment issus des industries des équipements de transport (notamment l’automobile) et des machines, viennent ensuite les services. L’étude du CEPII, montre que les gains pour l’Allemagne et les pays du Nord de l’Europe seraient supérieurs (compte tenu de la force de l’industrie allemande et du poids des services dans les pays du Nord) à ceux d’autres pays ou régions comme la France ainsi que les régions Est et Sud de l’Europe. L’étude conclut aussi à un impact globalement négatif notamment pour l’agriculture française. On comprend dès lors pourquoi Angela Merkel s’est déclarée favorable à la signature d’un tel accord. Et on comprend moins le soutien apporté par le gouvernement français à ces négociations.
 
Dans tous les cas, rappelons que les études économiques de ce type doivent être considérées avec beaucoup de scepticisme. Une série d’analyses comparables a été réalisée avant la mise en œuvre, en 1994, de l’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique – le NAFTA -. Il est assez amusant de constater, presque vingt ans plus tard, combien les bénéfices attendus en termes d’augmentation du PIB, de l’emploi et des salaires étaient surestimés. Pour ne citer qu’un exemple, les études réalisées ex ante prévoyaient pour le Mexique des augmentations du PIB réel de 11%, des augmentations d’emplois de 11% et des salaires réels de 16%, alors que les études ex post (menées aujourd’hui) concluent à un effet négatif en termes de PIB, de salaires réels et de distribution des revenus.
 
Au-delà de ces évaluations macro-économiques, un des enjeux et des espoirs des pays de l’Union est d’obtenir un assouplissement du Buy American Act américain. Celui-ci oblige, dans le but de protéger l’emploi national, les agences et administrations publiques américaines, et ce à tous les échelons, à n’employer que des entreprises américaines dans leurs appels d’offres. Nous n’avons pas un tel dispositif en Europe, ce qui explique pourquoi Ford peut sans problème remporter un marché dans un pays de l’UE ou que la firme canadienne Bombardier soit retenue pour équiper les lignes du Transilien en matériel de transport. Malheureusement l’Union européenne n’a quasiment aucune chance d’obtenir cet assouplissement car l’application du Buy American Act relève des États fédéraux.

Dès lors (puisque les bénéfices pour les consommateurs sont si limités) on peut se demander pourquoi l’UE est entrée dans cette négociation. La vérité est triste à dire. Mais elle est essentielle. Tout tient ici dans la foi dans le marché qui constitue l’un des credo les plus constants de la Commission. Car il faut bien le constater, chaque fois que l’Europe s’est trouvée dans la difficulté c’est vers les supposées ressources du marché, la capacité qui lui est prêtée de dynamiser les acteurs, qu’elle s’est tournée. Ainsi, en 1986 en plein « euroscepticisme » et « eurosclérose » c’est au marché que l’UE a eu recours en instaurant « les quatre libertés » (liberté de circulation des biens, des services, des hommes et des capitaux). En 1993, après l’effondrement du Mur de Berlin, la réponse apportée fut l’euro et le marché unique de la monnaie et de la finance (Traité de Maastricht). Enfin, en 2001, l’élargissement à 27 était supposé là encore, en ouvrant le marché à de nombreux nouveaux entrants, doper l’activité en Europe. Même credo. Même politique. En 2014, le traité transatlantique est pensé à Bruxelles comme une réponse essentielle à apporter à la crise post-subprimes. En fabriquant davantage de marché, on croit œuvrer à la sortie de crise.

Cet aspect caché de la négociation n’est pas le moins inquiétant. Il en dit long sur l’état d’esprit qui règne à Bruxelles. Ainsi, après que la France ait obtenu que le secteur audiovisuel soit retiré du mandat des négociations commerciales avec les  États-Unis, au nom de l’exception culturelle, la première chose que Barroso, le Président de la Commission européenne, a faite, en débarquant aux  États-Unis pour ouvrir la négociation, c’est écrire dans un journal américain, en parlant de la position française que ce « programme antimondialisation [était] totalement réactionnaire »...

Pourtant, rien pour l’heure n’est perdu. Il y a dans le passé récent des exemples d’accords de commerce international, comme l’Accord multilatéral sur l’investissement, à la fin des années 1990, et plus récemment l’accord Acta sur la propriété intellectuelle et la contrefaçon qui allait bloquer la possibilité pour les pays du Sud de se fournir en médicaments génériques, qui ont suscité une très forte opposition citoyenne. Ces accords ont été retoqués par le Parlement européen. Et ont finalement dû être abandonnés. En pleine campagne européenne, plus que jamais il faut exiger de nos (futurs) élus des engagements clairs...
 

CONFÉRENCE-DÉBAT soutenue par Marianne
Jeudi 15 Mai 2014, à 19h30


Avec Aurélie Trouvé, maître de conférences à l’université de Reims, membre du conseil scientifique d’ATTAC et Ronan O’ Brian, économiste, chercheur indépendant à Bruxelles

Débat animé par Benjamin Coriat et Nathalie Coutinet, membres du CA des « Économistes Atterrés ».

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Université Panthéon-Sorbonne
12, place du Panthéon, 75005 Paris
Amphi 1, entrée libre et gratuite dans la limite des places disponibles

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Pourquoi le « pacte de responsabilité » ne créera pas d’emplois

17 Mars 2014 - 07:00
Le pari de François Hollande est de mettre en oeuvre une stratégie du donnant-donnant qui ressemble fort à ce que Nicolas Sarkozy avait tenté avec la baisse de la TVA dans la restauration. Or cette stratégie ne fonctionne pas. Ses partisans oublient que les entreprises ne sont pas responsables de la création d'emplois, car elles ne créent des emplois que si de la demande existe pour leur production.

Comment lutter contre le chômage ? Interrogé en septembre dernier sur TF1, le chef de l’État répliquait par le raisonnement suivant : « si on veut des emplois, si on veut des productions en France, si on veut que nos enfants aient une perspective de carrière, il faut des entreprises ». « Il faut que les entreprises se sentent soutenues » ajouta-t-il avant de se proclamer « président des entreprises ». Le « pacte de responsabilité », annoncé quelques mois plus tard, est dans le droit fil de cette logique. L’idée est la suivante : puisque les entreprises sont responsables de la création d’emplois il faut les « responsabiliser », c’est-à-dire négocier avec elles un accord donnant-donnant. Moins de prélèvements d’un côté, des engagements en matière d’emploi de l’autre.

L'échec de la baisse de la TVA dans la restauration

Beaucoup a été dit et critiqué sur ce « pacte ». L’asymétrie de l’accord qui fait reposer sur l’État les seuls véritables engagements chiffrés, son mode de financement qui rajoute de l’austérité à l’austérité, la crainte que « l’observatoire des contreparties » ne se résume à produire de simples constats, le fait qu’aucune garantie ne soit imaginée pour contraindre les entreprises à respecter leurs engagements, si engagement elles prennent…

Il faut dire que l’expérience de la baisse de la TVA dans la restauration a laissé des traces. Des engagements, il y en avait eu. Pour un coût de 2,4 milliards d’euros, les restaurateurs s’étaient engagés tout à la fois à réduire leurs prix et à embaucher. Au final, dans l’estimation très favorable qu’en a fait le gouvernement1, cette mesure aurait créé 50 000 emplois (soit un coût de 48 000 euros par emploi créé2) et son effet sur les prix aurait été marginal.

Mais le pari de François Hollande est d’une tout autre ampleur. Les cotisations familiales des entreprises représentent 35 milliards d’euros par an. Si l’on prend en compte la disparition du CICE et le surcroît d’impôt sur les sociétés que générerait une telle mesure, le coût total de ce projet représente à peu près 10 milliards d’euro. Comme il manque 10 milliards d’euros pour financer le CICE, c’est donc un total de 20 milliards d’euros3 qui seront engagés par le gouvernement au service des entreprises, ce qui représente un coût huit fois supérieur à l’effort consenti par Nicolas Sarkozy en faveur des restaurateurs.

Les entreprises ne font pas l'emploi

Le problème, c’est qu’aucun bilan critique n’a été tiré de l’expérience de la baisse de la TVA. Si les engagements d’alors n’ont pas été respectés, c’est, nous a-t-on dit, parce que les restaurateurs « n’ont pas joué le jeu ». L’explication paraît un peu courte. Qu’est-ce qui garantit que, cette fois, les patrons « joueront le jeu » ? Mais poser la question sous cet angle, c’est se tromper de cible. En vérité, c’est toute la logique de ce type d’accord qu’il faudrait questionner. Les entreprises sont-elles responsables de l’emploi ? C’est la question qu’on ne pose jamais. Or, ce n’est pas parce que les entreprises créent des emplois qu’elles font l’emploi. Comme le rappelle utilement Frédéric Lordon, l’emploi est d’abord la conséquence de la demande adressée aux entreprises par les consommateurs4. Un restaurateur n’embauche pas par esprit civique ou parce qu’il en a la capacité financière. Il embauche, parce qu’il a besoin de salariés. L’expérience prolongée du chômage de masse a eu tendance à déformer certaines vérités économiques. Le travail salarié est vécu comme une ressource rare que les employeurs ne distribuent qu’avec parcimonie. Mais c’est oublier qu’avant d’être une charge, le salarié est d’abord un producteur de richesses irremplaçable. Le nombre de serveurs, de commis, de cuisiniers, embauchés par un restaurateur ne dépend pas du profit réalisé par l’établissement, mais bien du nombre de clients que celui-ci reçoit. Le raisonnement est le même à l’échelle d’un pays. Ce qui détermine le nombre de personnes qui travaillent dans la restauration, c’est simplement le nombre de repas servis annuellement, qui lui-même est déterminé par le budget moyen que chacun consacre à la restauration.

Ce qui est vrai pour les restaurateurs est vrai pour l’ensemble des entreprises. Pas d’emploi sans besoin de travail, pas d’emploi sans « carnets de commande »5, et donc pas d’emploi sans les dépenses qui font le chiffre d’affaires des entreprises. Or, parmi ces dépenses, il y a les dépenses publiques. Qu’elles soient versées sous forme d’aides sociales, sous forme de traitements des fonctionnaires ou sous forme d’investissements, toutes ces dépenses se traduisent presque intégralement par des recettes pour les entreprises françaises. Les ménages consomment l’essentiel de leurs revenus et la très grande majorité de cette consommation se traduit en services ou en produits fabriqués localement.6

Un Etat irresponsable, des entreprises impuissantes

C’est à l’aune de cet autre raisonnement que l’on comprend l’inanité d’un contrat passé entre un État responsable du niveau d’activité mais qui refuse d’agir, et des entreprises, incapables d’avoir le moindre levier sur leurs recettes, mais qui s’engagent néanmoins à « faire des efforts ». Comme si ces efforts avaient le moindre sens économique ! L’État agit avec les entreprises comme des parents avec leurs enfants : « grandissez plus vite, et vous aurez cent euros d’argent de poche ». Et au dessert, les deux parties s’entendent pour négocier âprement les centimètres qui seront acquis à la fin de l’année.

Aussi le véritable scandale de ce pacte n'est-il pas les dizaines de milliards dépensés en vain, mais les 50 milliards d’économies annoncées pour le financer. Car ce qu’on donne aux entreprises sous la forme d’exonérations on le leur reprend via la baisse de leur chiffre d’affaires. On arguera que ces deux chiffres ne représentent pas les mêmes types de sommes. Les 20 milliards donnés allégeront le coût du travail et bénéficieront directement aux entreprises, alors que les 50 milliards d’économies, qui s’attaquent au chiffre d’affaires, n’empêcheront pas les entreprises de s’adapter à la nouvelle conjoncture. Mais c’est bien là tout le problème. La seule adaptation possible dans un tel cas de figure, c’est d’adapter l’offre à une demande en baisse. Il y a donc fort à parier que, même en cas de hausse des profits, les entreprises soient contraintes de moins produire, et donc de licencier.

Pas d'éclaircies pour les marges

La politique menée améliorera-t-elle au moins les marges des entreprises ? Le drame de l’affaire, c’est que ce n’est même pas sûr. Pour de nombreuses entreprises en effet, leurs marges se font sur les dernières unités vendues. C’est le cas pour toute entreprise qui a réalisé un investissement important, qui doit amortir des coûts fixes en recherche et développement ou qui fait face à des charges financières. Pour ces producteurs, la moindre baisse de la demande se traduit par une baisse des marges d’un montant presque identique. A l’inverse, pour les entreprises dont le niveau d’investissement est faible et l’outil de production adaptable, une baisse de la demande peut être facilement amortie. On voit donc que le « pacte de responsabilité » sera sans doute très bienvenu pour les entreprises de service qui sont fortement consommatrices de main d’œuvre et qui pourront aisément licencier pour préserver leurs marges, alors que les producteurs très capitalistiques, notamment industriels, risquent de voir leurs pertes dépasser les bénéfices qu’ils pourraient réaliser sur le coût du travail.

Au final, le pacte de « responsabilité » améliorera peut-être les marges des entreprises de service et de la grande distribution, mais il n’aidera ni l’emploi, ni les marges des entreprises industrielles et innovantes, et n’a donc aucune chance d’améliorer la compétitivité à long terme de l’économie française.

 

 

Lire aussi la note des Économistes Atterrés: Un pacte irresponsable
__________________________

Notes

1  Le bilan des engagements pris par les professionnels de la restauration se trouve sur l’adresse suivante : http://proxy-pubminefi.diffusion.finances.gouv.fr/pub/document/18/13667.pdf
 

2  Rappelons que le coût annuel d’un smicard est d’environ 20 000 euros.
 

3  Sur ce chiffrage, lire la note des Économistes Atterrés : « un pacte irresponsable» disponible à l’adresse suivante : http://www.atterres.org/article/un-pacte-irresponsable
 

4  Lire : « Les entreprises ne créent pas l’emploi » disponible sur son blog, La pompe à phynance : http://blog.mondediplo.net/2014-02-26-Les-entreprises-ne-creent-pas-l-emploi
 

5  Frédéric Lordon rappelle à juste titre la formule de Jean-François Roubaud, président de la CGPME, au sujet des contreparties : « encore faut-il que les carnets de commande se remplissent », Les Echos, 3/01/2014.
 

6  Sur cette question, voir la note pour un plan de relance lancée en avril 2013 par des membres de Maintenant la gauche : http://www.maintenantlagauche.fr/retrouvez-le-plan-de-relance-ecologique-et-social/
 


Pourquoi le « pacte de responsabilité » ne créera pas d’emplois

17 Mars 2014 - 07:00
Le pari de François Hollande est de mettre en oeuvre une stratégie du donnant-donnant qui ressemble fort à ce que Nicolas Sarkozy avait tenté avec la baisse de la TVA dans la restauration. Or cette stratégie ne fonctionne pas. Ses partisans oublient que les entreprises ne sont pas responsables de la création d'emplois, car elles ne créent des emplois que si de la demande existe pour leur production.

Comment lutter contre le chômage ? Interrogé en septembre dernier sur TF1, le chef de l’État répliquait par le raisonnement suivant : « si on veut des emplois, si on veut des productions en France, si on veut que nos enfants aient une perspective de carrière, il faut des entreprises ». « Il faut que les entreprises se sentent soutenues » ajouta-t-il avant de se proclamer « président des entreprises ». Le « pacte de responsabilité », annoncé quelques mois plus tard, est dans le droit fil de cette logique. L’idée est la suivante : puisque les entreprises sont responsables de la création d’emplois il faut les « responsabiliser », c’est-à-dire négocier avec elles un accord donnant-donnant. Moins de prélèvements d’un côté, des engagements en matière d’emploi de l’autre.

L'échec de la baisse de la TVA dans la restauration

Beaucoup a été dit et critiqué sur ce « pacte ». L’asymétrie de l’accord qui fait reposer sur l’État les seuls véritables engagements chiffrés, son mode de financement qui rajoute de l’austérité à l’austérité, la crainte que « l’observatoire des contreparties » ne se résume à produire de simples constats, le fait qu’aucune garantie ne soit imaginée pour contraindre les entreprises à respecter leurs engagements, si engagement elles prennent…

Il faut dire que l’expérience de la baisse de la TVA dans la restauration a laissé des traces. Des engagements, il y en avait eu. Pour un coût de 2,4 milliards d’euros, les restaurateurs s’étaient engagés tout à la fois à réduire leurs prix et à embaucher. Au final, dans l’estimation très favorable qu’en a fait le gouvernement1, cette mesure aurait créé 50 000 emplois (soit un coût de 48 000 euros par emploi créé2) et son effet sur les prix aurait été marginal.

Mais le pari de François Hollande est d’une tout autre ampleur. Les cotisations familiales des entreprises représentent 35 milliards d’euros par an. Si l’on prend en compte la disparition du CICE et le surcroît d’impôt sur les sociétés que générerait une telle mesure, le coût total de ce projet représente à peu près 10 milliards d’euro. Comme il manque 10 milliards d’euros pour financer le CICE, c’est donc un total de 20 milliards d’euros3 qui seront engagés par le gouvernement au service des entreprises, ce qui représente un coût huit fois supérieur à l’effort consenti par Nicolas Sarkozy en faveur des restaurateurs.

Les entreprises ne font pas l'emploi

Le problème, c’est qu’aucun bilan critique n’a été tiré de l’expérience de la baisse de la TVA. Si les engagements d’alors n’ont pas été respectés, c’est, nous a-t-on dit, parce que les restaurateurs « n’ont pas joué le jeu ». L’explication paraît un peu courte. Qu’est-ce qui garantit que, cette fois, les patrons « joueront le jeu » ? Mais poser la question sous cet angle, c’est se tromper de cible. En vérité, c’est toute la logique de ce type d’accord qu’il faudrait questionner. Les entreprises sont-elles responsables de l’emploi ? C’est la question qu’on ne pose jamais. Or, ce n’est pas parce que les entreprises créent des emplois qu’elles font l’emploi. Comme le rappelle utilement Frédéric Lordon, l’emploi est d’abord la conséquence de la demande adressée aux entreprises par les consommateurs4. Un restaurateur n’embauche pas par esprit civique ou parce qu’il en a la capacité financière. Il embauche, parce qu’il a besoin de salariés. L’expérience prolongée du chômage de masse a eu tendance à déformer certaines vérités économiques. Le travail salarié est vécu comme une ressource rare que les employeurs ne distribuent qu’avec parcimonie. Mais c’est oublier qu’avant d’être une charge, le salarié est d’abord un producteur de richesses irremplaçable. Le nombre de serveurs, de commis, de cuisiniers, embauchés par un restaurateur ne dépend pas du profit réalisé par l’établissement, mais bien du nombre de clients que celui-ci reçoit. Le raisonnement est le même à l’échelle d’un pays. Ce qui détermine le nombre de personnes qui travaillent dans la restauration, c’est simplement le nombre de repas servis annuellement, qui lui-même est déterminé par le budget moyen que chacun consacre à la restauration.

Ce qui est vrai pour les restaurateurs est vrai pour l’ensemble des entreprises. Pas d’emploi sans besoin de travail, pas d’emploi sans « carnets de commande »5, et donc pas d’emploi sans les dépenses qui font le chiffre d’affaires des entreprises. Or, parmi ces dépenses, il y a les dépenses publiques. Qu’elles soient versées sous forme d’aides sociales, sous forme de traitements des fonctionnaires ou sous forme d’investissements, toutes ces dépenses se traduisent presque intégralement par des recettes pour les entreprises françaises. Les ménages consomment l’essentiel de leurs revenus et la très grande majorité de cette consommation se traduit en services ou en produits fabriqués localement.6

Un Etat irresponsable, des entreprises impuissantes

C’est à l’aune de cet autre raisonnement que l’on comprend l’inanité d’un contrat passé entre un État responsable du niveau d’activité mais qui refuse d’agir, et des entreprises, incapables d’avoir le moindre levier sur leurs recettes, mais qui s’engagent néanmoins à « faire des efforts ». Comme si ces efforts avaient le moindre sens économique ! L’État agit avec les entreprises comme des parents avec leurs enfants : « grandissez plus vite, et vous aurez cent euros d’argent de poche ». Et au dessert, les deux parties s’entendent pour négocier âprement les centimètres qui seront acquis à la fin de l’année.

Aussi le véritable scandale de ce pacte n'est-il pas les dizaines de milliards dépensés en vain, mais les 50 milliards d’économies annoncées pour le financer. Car ce qu’on donne aux entreprises sous la forme d’exonérations on le leur reprend via la baisse de leur chiffre d’affaires. On arguera que ces deux chiffres ne représentent pas les mêmes types de sommes. Les 20 milliards donnés allégeront le coût du travail et bénéficieront directement aux entreprises, alors que les 50 milliards d’économies, qui s’attaquent au chiffre d’affaires, n’empêcheront pas les entreprises de s’adapter à la nouvelle conjoncture. Mais c’est bien là tout le problème. La seule adaptation possible dans un tel cas de figure, c’est d’adapter l’offre à une demande en baisse. Il y a donc fort à parier que, même en cas de hausse des profits, les entreprises soient contraintes de moins produire, et donc de licencier.

Pas d'éclaircies pour les marges

La politique menée améliorera-t-elle au moins les marges des entreprises ? Le drame de l’affaire, c’est que ce n’est même pas sûr. Pour de nombreuses entreprises en effet, leurs marges se font sur les dernières unités vendues. C’est le cas pour toute entreprise qui a réalisé un investissement important, qui doit amortir des coûts fixes en recherche et développement ou qui fait face à des charges financières. Pour ces producteurs, la moindre baisse de la demande se traduit par une baisse des marges d’un montant presque identique. A l’inverse, pour les entreprises dont le niveau d’investissement est faible et l’outil de production adaptable, une baisse de la demande peut être facilement amortie. On voit donc que le « pacte de responsabilité » sera sans doute très bienvenu pour les entreprises de service qui sont fortement consommatrices de main d’œuvre et qui pourront aisément licencier pour préserver leurs marges, alors que les producteurs très capitalistiques, notamment industriels, risquent de voir leurs pertes dépasser les bénéfices qu’ils pourraient réaliser sur le coût du travail.

Au final, le pacte de « responsabilité » améliorera peut-être les marges des entreprises de service et de la grande distribution, mais il n’aidera ni l’emploi, ni les marges des entreprises industrielles et innovantes, et n’a donc aucune chance d’améliorer la compétitivité à long terme de l’économie française.

 

 

Lire aussi la note des Économistes Atterrés: Un pacte irresponsable
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Notes

1  Le bilan des engagements pris par les professionnels de la restauration se trouve sur l’adresse suivante : http://proxy-pubminefi.diffusion.finances.gouv.fr/pub/document/18/13667.pdf
 

2  Rappelons que le coût annuel d’un smicard est d’environ 20 000 euros.
 

3  Sur ce chiffrage, lire la note des Économistes Atterrés : « un pacte irresponsable» disponible à l’adresse suivante : http://www.atterres.org/article/un-pacte-irresponsable
 

4  Lire : « Les entreprises ne créent pas l’emploi » disponible sur son blog, La pompe à phynance : http://blog.mondediplo.net/2014-02-26-Les-entreprises-ne-creent-pas-l-emploi
 

5  Frédéric Lordon rappelle à juste titre la formule de Jean-François Roubaud, président de la CGPME, au sujet des contreparties : « encore faut-il que les carnets de commande se remplissent », Les Echos, 3/01/2014.
 

6  Sur cette question, voir la note pour un plan de relance lancée en avril 2013 par des membres de Maintenant la gauche : http://www.maintenantlagauche.fr/retrouvez-le-plan-de-relance-ecologique-et-social/
 


Pourquoi le chômage concerne (presque) tout le monde

14 Mars 2014 - 15:47
A force de se focaliser sur la pente de sa courbe, on en finirait presque par oublier que le chômage est non seulement un problème pour ceux qui le vivent, mais également pour l'ensemble de la société, fonctionnaires et entreprises compris.

Jamais, dans son histoire, la France n'avait connu un nombre de chômeurs aussi élevé. Et ce chômage n'est pas une simple courbe, une statistique abstraite. Il a de nombreux effets délétères sur la société et sur la prospérité commune. Ces effets concernent en premier lieu les 3,3 millions de personnes de la catégorie A, qui n'ont eu aucune aucune activité salariée le mois précédent, donc aucun revenu salarié, et dont certains, notamment les plus jeunes, n'ont pu bénéficier d'aucune allocation compensatoire. A ce chiffre il faut ajouter les presque 2 millions de chômeurs qui ont pu bénéficier d'une activité réduite, ou les presque 300 000 personnes qui sont dispensées de recherche d'emploi pour cause de formation ou de stage. Pour toutes ces personnes, le chômage représente à la fois une perte de revenus, une situation professionnelle précaire qui leur interdit de se projeter dans l'avenir, et conduit parfois à la désocialisation. Au-delà de ces effets immédiats, le chômage se traduit également par une perte future. L'absence d'emploi implique moins de cotisations et donc une moindre pension de retraite plus tard, tandis que la réinsertion professionnelle sera d'autant plus difficile que les « trous » dans le CV seront vus avec suspicion par de futurs employeurs.
 

Le chômage touche l'ensemble des salariés

Mais le chômage n'affecte pas que les chômeurs. Il touche aussi l'ensemble des salariés de droit privé. Tout d'abord par la pression qu'il exerce sur le « marché » du travail. Tout salarié exerçant dans un métier exposé se voit en effet comme un chômeur potentiel. En période de chômage de masse, aucune protection ne préserve efficacement du chômage. Le diplôme n'est pas un rempart, il rend même le chômage encore plus injuste pour celui qui le subit. L'expérience se transforme en délit d'âge, la jeunesse en inexpérience, la surqualification en inadéquation de profil. Tous les arguments sont bons pour choisir l'un plutôt que les cent autres qui se présentent à un poste. La compétition entre chômeurs ressemble à un cruel jeu de chaises musicales où vingt personnes tourneraient autour de dix chaises. Et chaque mois, à mesure que le chômage augmente et que de nouvelles personnes se présentent, on enlève une chaise ou l'on ajoute des joueurs. Dans ces conditions, il ne faut pas seulement être rapide, il faut avoir de la chance et même, quelquefois, savoir pousser les autres. Aussi, le chômage détruit les solidarités entre travailleurs, affaiblit les syndicats et pousse les salariés en emploi à mettre en sourdine leurs revendications. Par peur du chômage, ils oublient de réclamer le paiement d'heures supplémentaires, de négocier une hausse de salaire qui compenserait l'inflation, et acceptent une intensification du travail sans broncher. Via les accords compétitivité-emploi1, ils peuvent même à présent subir des diminutions de salaire horaire, pourvu que l'accord soit majoritairement accepté par les salariés. En somme, le chômage touche les salariés du secteur privé tout comme il touche les chômeurs : il limite leurs revenus et leur pouvoir d'achat et il insécurise l'emploi et les carrières.

Des fonctionnaires surqualifiés et sous-payés

Les fonctionnaires sont également touchés par le niveau du chômage. D'abord parce que l'attrait de la fonction est intimement corrélé au marché de l'emploi. Plus le niveau de chômage est élevé, plus les candidats sont nombreux aux concours de la fonction publique, en particulier pour les concours les plus accessibles2. Or, si davantage de candidats se présentent à un concours, leur chance de succès individuelle devient plus faible. Aussi, il faut parfois bien plus que les compétences exigées formellement pour réussir un concours. Tel poste accessible aux simples bacheliers pourra être obtenu par le titulaire d'un master. Cette situation conduit à une surqualification massive des fonctionnaires recrutés qui, s'ils obtiennent la sécurité de l'emploi, doivent souvent accepter un sacrifice substantiel en matière de carrière ou de revenus. Leur stratégie consiste alors à tenter de passer les concours internes pour s'élever dans la hiérarchie de la fonction publique. Mais les mêmes causes produisant les mêmes effets, la multiplication des candidatures aux concours internes conduit à la même surqualification et aux mêmes frustrations. Parallèlement, l'afflux de bons candidats aux concours incite les gouvernements à faire peser sur les fonctionnaires en poste l'essentiel des économies qu'ils décident. Pourquoi améliorer l'attrait des carrières dans la fonction publique si tant de candidats se présentent ? Une nouvelle fois, le chômage conduit ici encore à la frustration professionnelle et la stagnation des traitements.

La sécurité sociale en déficit

Le niveau du chômage pèse également sur les retraités, les familles et les malades, sur tous ceux dont les revenus et le niveau de vie dépendent de la sécurité sociale. En effet, moins d'emplois signifie mécaniquement moins de recettes pour les caisses de la sécurité sociale et donc l'apparition ou l'approfondissement des déficits. Ainsi, ces baisses de recettes conduisent presque mécaniquement les gouvernements à lancer des plans d'économies qui se traduisent immanquablement par des baisses du niveau des pensions ou des allocations, ou par des déremboursements. Les retraités apparaissent ici comme très vulnérables car ils n'ont aucun moyen d'agir sur leur niveau de revenu, lequel dépend presque exclusivement de leur carrière et de leurs choix passés. Les familles ne peuvent elles non plus réviser leurs choix quant à leur nombre d'enfants. Quant aux malades, l'idée selon laquelle ceux-ci abuseraient « volontairement » du système est grotesque lorsqu'on sait que beaucoup renoncent déjà à se soigner en raison d'une prise en charge trop faible de la sécurité sociale.

Toutes les entreprises ne profitent pas du chômage

Et qu'en est-il des chefs d'entreprises ? A première vue, on pourrait croire qu'ils sont peu concernés par le niveau du chômage. En énonçant le principe de « l'armée industrielle de réserve », Marx estimait même que plus le chômage était élevé, plus cela profitait aux propriétaires du capital. En effet, du point de vue de l'employeur individuel, un chômage élevé facilite les recrutements, permet de se placer en position favorable lors des négociations salariales et atténue les revendications sociales. Dans la relation salarié / employeur, les inconvénients des premiers représentent donc les avantages des seconds. On aurait tort cependant d'arrêter le raisonnement à ce point. Car au niveau collectif, ces avantages qui existent au niveau individuel disparaissent. En effet, il n'est pas sûr que la baisse généralisée des revenus de la population, engendrée par la baisse des salaires et des dépenses publiques constitue un atout pour les chefs d'entreprises. Si les revenus et les transferts sociaux baissent, il en est de même des dépenses de consommation. Si l'insécurité professionnelle augmente, les ménages risquent de davantage épargner par précaution. Le résultat est que ce que les ménages perdent en revenus et en sécurité, les entreprises le perdent en recettes. Or, si les recettes baissent, les profits ont toute les chances de diminuer, et avec eux les revenus des actionnaires et des propriétaires du capital. Pour éviter une telle situation, beaucoup d'entreprises sont contraintes d'écouler leur production en baissant leurs prix. Or, si elles sont nombreuses à adopter une stratégie similaire, la baisse généralisée des prix n'aboutit pas à augmenter globalement les dépenses des ménages (qui sont de toute façon contraintes par leurs revenus) mais conduit immanquablement à la baisse des marges et des profits distribués.

Encore convient-il ici de nuancer. Toutes les entreprises ne sont pas affectées de la même façon par la baisse du pouvoir d'achat des ménages. Les entreprises exportatrices peuvent la compenser par les marchés extérieurs (dans la mesure où la demande des autres pays s'accroît). De même, une baisse de la demande ne se traduit pas de la même façon selon le secteur d'activité. Ainsi, plus les coûts fixes de production sont élevés (dépenses d'investissement, brevets, charges financières...) plus une faible baisse de la demande va se traduire par des pertes importantes3. A l'inverse, les entreprises plus flexibles, avec moins de charges fixes, peuvent adapter plus facilement leurs coûts de production à la demande. De même, les entreprises dont les niveaux de revenu sont moins dépendants de la conjoncture peuvent trouver un intérêt à la baisse des prix (qui diminue leurs coûts de production), alors que pour celles dont les recettes sont plus incertaines, une baisse des prix se traduit par une diminution plus que proportionnelle de leurs recettes. Enfin, pour les entreprises créancières, la baisse des prix est une aubaine puisqu'elle augmente les taux d'intérêt réels4. A l'inverse, pour les entreprises endettées, les charges financières fixes s'alourdissent proportionnellement à la baisse de leurs revenus.

En somme, le niveau du chômage est largement défavorable aux ménages, mais peut être profitable pour certaines entreprises créancières, pour celles dont l'activité est majoritairement tournée vers l'étranger (certaines grandes entreprises), pour celles qui sont intenses en main d’œuvre et qui investissent peu (les services, la distribution), pour celles qui ne prennent pas de risques et dont les revenus futurs sont peu sensibles à la conjoncture. En deux mots, le chômage avantage principalement les secteurs économiques dont l'activité est tournée vers la rente et désavantage tout le reste de la société, y compris les entreprises qui sont les plus innovantes et qui investissent le plus.
 

 

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Notes

1 Les accords compétitivité-emploi sont prévus par la loi dite de « sécurisation de l'emploi » du 16 juin 2013.

2 En vérité, même les concours les moins accessibles, comme les concours pour les postes de chercheurs ou d'enseignants-chercheurs voient les candidatures se multiplier. Il n'est pas rare que plus d'une centaine de candidats ayant obtenu un doctorat se présentent à un poste de maître de conférences. Cette concurrence décourageante conduit de très nombreux candidats très compétents à se détourner préventivement de ces concours.

3 Un exemple simple illustre ce phénomène. Lorsque une entreprise a investi lourdement dans une production, plus le volume de ses ventes est élevé, plus elle peut répartir cette charge sur une grande échelle de production. De ce fait, toute diminution de ses ventes se traduit par une perte sèche, plus que proportionnelle à la baisse de ses recettes. Une entreprise qui a investi 1000, par exemple, et dont le coût de production unitaire s'élève à 1 doit vendre un minimum de 1000 unités à 2 euros pour couvrir ses frais de production. Dans cet exemple, pour réaliser un profit équivalent à 9% des fonds investis, elle doit impérativement vendre 1200 unités. Si ses ventes baissent de 17 %, tout son profit disparaît.

4 Les taux d'intérêt réels représentent l'écart entre le taux d'intérêt nominal et le taux d'inflation. En effet, le taux d'inflation mesure la perte de la valeur de la monnaie. Pour un créancier, cela signifie une perte de pouvoir d'achat sur la valeur de son remboursement. Ainsi, un créancier ne gagne rien à prêter à 5 % d'intérêt si le taux d'inflation attendu est également de 5 %.
 

Pourquoi le chômage concerne (presque) tout le monde

14 Mars 2014 - 15:47
A force de se focaliser sur la pente de sa courbe, on en finirait presque par oublier que le chômage est non seulement un problème pour ceux qui le vivent, mais également pour l'ensemble de la société, fonctionnaires et entreprises compris.

Jamais, dans son histoire, la France n'avait connu un nombre de chômeurs aussi élevé. Et ce chômage n'est pas une simple courbe, une statistique abstraite. Il a de nombreux effets délétères sur la société et sur la prospérité commune. Ces effets concernent en premier lieu les 3,3 millions de personnes de la catégorie A, qui n'ont eu aucune aucune activité salariée le mois précédent, donc aucun revenu salarié, et dont certains, notamment les plus jeunes, n'ont pu bénéficier d'aucune allocation compensatoire. A ce chiffre il faut ajouter les presque 2 millions de chômeurs qui ont pu bénéficier d'une activité réduite, ou les presque 300 000 personnes qui sont dispensées de recherche d'emploi pour cause de formation ou de stage. Pour toutes ces personnes, le chômage représente à la fois une perte de revenus, une situation professionnelle précaire qui leur interdit de se projeter dans l'avenir, et conduit parfois à la désocialisation. Au delà de ces effets immédiats, le chômage se traduit également par une perte future. L'absence d'emploi implique moins de cotisations et donc une moindre pension de retraite plus tard, tandis que la réinsertion professionnelle sera d'autant plus difficile que les « trous » dans le CV seront vus avec suspicion par de futurs employeurs.
 

Le chômage touche l'ensemble des salariés

Mais le chômage n'affecte pas que les chômeurs. Il touche aussi l'ensemble des salariés de droit privé. Tout d'abord par la pression qu'il exerce sur le « marché » du travail. Tout salarié exerçant dans un métier exposé se voit en effet comme un chômeur potentiel. En période de chômage de masse, aucune protection ne préserve efficacement du chômage. Le diplôme n'est pas un rempart, il rend même le chômage encore plus injuste pour celui qui le subit. L'expérience se transforme en délit d'âge, la jeunesse en inexpérience, la surqualification en inadéquation de profil. Tous les arguments sont bons pour choisir l'un plutôt que les cent autres qui se présentent à un poste. La compétition entre chômeurs ressemble à un cruel jeu de chaises musicales où vingt personnes tourneraient autour de dix chaises. Et chaque mois, à mesure que le chômage augmente et que de nouvelles personnes se présentent, on enlève une chaise ou l'on ajoute des joueurs. Dans ces conditions, il ne faut pas seulement être rapide, il faut avoir de la chance et même, quelques fois, savoir pousser les autres. Aussi, le chômage détruit-il les solidarités entre travailleurs, affaiblit les syndicats et pousse les salariés en emploi à mettre en sourdine leurs revendications. Par peur du chômage, ils oublient de réclamer le paiement d'heures supplémentaires, de négocier une hausse de salaire qui compenserait l'inflation, et acceptent une intensification du travail sans broncher. Via les accords compétitivité-emploi1, ils peuvent même à présent subir des diminutions de salaires horaire, pourvu que l'accord soit majoritairement accepté par les salariés. En somme, le chômage touche les salariés du secteur privé tout comme il touche les chômeurs : il limite leurs revenus et leur pouvoir d'achat et il insécurise l'emploi et les carrières.

Des fonctionnaires surqualifiés et sous-payés

Les fonctionnaires sont également touchés par le niveau du chômage. D'abord parce que l'attrait de la fonction est intimement corrélé au marché de l'emploi. Plus le niveau de chômage est élevé, plus les candidats sont nombreux aux concours de la fonction publique, en particulier pour les concours les plus accessibles2. Or, si davantage de candidats se présentent à un concours, leur chance de succès individuelle devient plus faible. Aussi, il faut parfois bien plus que les compétences exigées formellement pour réussir un concours. Tel poste accessible aux simples bacheliers pourra être obtenu par le titulaire d'un master. Cette situation conduit à une surqualification massive des fonctionnaires recrutés qui, s'ils obtiennent la sécurité de l'emploi, doivent souvent accepter un sacrifice substantiel en matière de carrière ou de revenus. Leur stratégie consiste alors à tenter de passer les concours internes pour s'élever dans la hiérarchie de la fonction publique. Mais les mêmes causes produisant les mêmes effets, la multiplication des candidatures aux concours internes conduit à la même surqualification et aux mêmes frustrations. Parallèlement, l'afflux de bons candidats aux concours incite les gouvernements à faire peser sur les fonctionnaires en poste l'essentiel des économies qu'ils décident. Pourquoi améliorer l'attrait des carrières dans la fonction publique si tant de candidats se présentent ? Une nouvelle fois, le chômage conduit ici encore à la frustration professionnelle et la stagnation des traitements.

La sécurité sociale en déficit

Le niveau du chômage pèse également sur les retraités, les familles et les malades, sur tous ceux dont les revenus et le niveau de vie dépendent de la sécurité sociale. En effet, moins d'emploi signifie mécaniquement moins de recettes pour les caisses de la sécurité sociale et donc l'apparition ou l'approfondissement des déficits. Ainsi, ces baisses de recettes conduisent presque mécaniquement les gouvernements à lancer des plans d'économie qui se traduisent immanquablement par des baisses du niveau des pensions ou des allocations, ou par des déremboursements. Les retraités apparaissent ici comme très vulnérables car ils n'ont aucun moyen d'agir sur leur niveau de revenu, lequel dépend presque exclusivement de leurs carrière et de leurs choix passés. Les familles ne peuvent elles non plus réviser leurs choix quant à leur nombre d'enfants. Quant aux malades, l'idée selon laquelle ceux-ci abuseraient « volontairement » du système est grotesque lorsqu'on sait que beaucoup renoncent déjà à se soigner en raison d'une prise en charge trop faible de la sécurité sociale.

Toutes les entreprises ne profitent pas du chômage

Et qu'en est-il des chefs d'entreprises ? A première vue, on pourrait croire qu'ils sont peu concernés par le niveau du chômage. En énonçant le principe de « l'armée industrielle de réserve », Marx estimait même que plus le chômage était élevé, plus cela profitait aux propriétaires du capital. En effet, du point de vue de l'employeur individuel, un chômage élevé facilite les recrutements, permet de se placer en position favorable lors des négociations salariales et atténue les revendications sociales. Dans la relation salarié / employeur, les inconvénients des premiers représentent donc les avantages des seconds. On aurait tort cependant d'arrêter le raisonnement à ce point. Car au niveau collectif, ces avantages qui existent au niveau individuel disparaissent. En effet, il n'est pas sûr que la baisse généralisée des revenus de la population, engendrée par la baisse des salaires et des dépenses publiques constitue un atout pour les chefs d'entreprises. Si les revenus et les transferts sociaux baissent, il en est de même des dépenses de consommation. Si l'insécurité professionnelle augmente, les ménages risquent de davantage épargner par précaution. Le résultat est que ce que les ménages perdent en revenus et en sécurité, les entreprises le perdent en recettes. Or, si les recettes baissent, les profits ont toute les chances de diminuer, et avec eux les revenus des actionnaires et des propriétaires du capital. Pour éviter une telle situation, beaucoup d'entreprises sont contraintes d'écouler leur production en baissant leurs prix. Or, si elles sont nombreuses à adopter une stratégie similaire, la baisse généralisée des prix n'aboutit pas à augmenter globalement les dépenses des ménages (qui sont de toute façon contraintes par leurs revenus) mais conduit immanquablement à la baisse des marges et des profits distribués.

Encore convient-il ici de nuancer. Toutes les entreprises ne sont pas affectées de la même façon par la baisse du pouvoir d'achat des ménages. Les entreprises exportatrices peuvent la compenser par les marchés extérieurs (dans la mesure où la demande des autres pays s'accroît). De même, une baisse de la demande ne se traduit pas de la même façon selon le secteur d'activité. Ainsi, plus les coûts fixes de production sont élevés (dépenses d'investissement, brevets, charges financières...) plus une faible baisse de la demande va se traduire par des pertes importantes3. A l'inverse, les entreprises plus flexibles, avec moins de charges fixes, peuvent adapter plus facilement leurs coûts de production à la demande. De même, les entreprises dont les niveaux de revenu sont moins dépendants de la conjoncture peuvent trouver un intérêt à la baisse des prix (qui diminue leurs coûts de production), alors que pour celles dont les recettes sont plus incertaines, une baisse des prix se traduit par une diminution plus que proportionnelle de leurs recettes. Enfin, pour les entreprises créancières, la baisse des prix est une aubaine puisqu'elle augmente les taux d'intérêt réels4. A l'inverse, pour les entreprises endettées, les charges financières fixes s'alourdissent proportionnellement à la baisse de leurs revenus.

En somme, le niveau du chômage est largement défavorable aux ménages, mais peut être profitable pour certaines entreprises créancières, pour celles dont l'activité est majoritairement tournée vers l'étranger (certaines grandes entreprises), pour celles qui sont intenses en main d’œuvre et qui investissent peu (les services, la distribution), pour celles qui ne prennent pas de risque et dont les revenus futurs sont peu sensibles à la conjoncture. En deux mots, le chômage avantage principalement les secteurs économiques dont l'activité est tournée vers la rente et désavantage tout le reste de la société, y compris les entreprises qui sont les plus innovantes et qui investissent le plus.
 

David CAYLA

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Notes

1 Les accords compétitivité-emplois sont prévus par la loi dite de « sécurisation de l'emploi » du 16 juin 2013.

2 En vérité, même les concours les moins accessibles, comme les concours pour les postes de chercheurs ou d'enseignants-chercheurs voient les candidatures se multiplier. Il n'est pas rare que plus d'une centaine de candidats ayant obtenu un doctorat se présentent à un poste de maître de conférences. Cette concurrence décourageante conduit de très nombreux candidats très compétents à se détourner préventivement de ces concours.

3 Un exemple simple illustre ce phénomène. Lorsque une entreprise a investit lourdement dans une production, plus le volume de ses ventes est élevé, plus elle peut répartir cette charge sur une grande échelle de production. De ce fait, toute diminution de ses ventes se traduit par une perte sèche, plus que proportionnelle à la baisse de ses recettes. Une entreprise qui a investit 1000, par exemple, et dont le coût de production unitaire s'élève à 1 doit vendre un minimum de 1000 unités à 2 euros pour couvrir ses frais de production. Dans cet exemple, pour réaliser un profit équivalent à 9% des fonds investis, elle doit impérativement vendre 1200 unités. Si ses ventes baissent de 17 %, tout son profit disparaît.

4 Les taux d'intérêt réels représentent l'écart entre le taux d'intérêt nominal et le taux d'inflation. En effet, le taux d'inflation mesure la perte de la valeur de la monnaie. Pour un créancier, cela signifie une perte de pouvoir d'achat sur la valeur de son remboursement. Ainsi, un créancier ne gagne rien à prêter à 5 % d'intérêt si le taux d'inflation attendu est également de 5 %.
 

Faut-il exploiter les gaz de schiste en France?

04 Mars 2014 - 16:03
C’est peu dire que la pression monte pour que la réponse à cette question soit positive Du ministre du Redressement productif aux compagnies pétrolières en passant par de nombreux médias, on ne compte plus ceux qui plaident pour un retour sur la loi de 2011 interdisant l’exploitation et l’exploration en utilisant la fracturation hydraulique qui est pour l’instant la seule technologie accessible. Les avantages principaux qui sont mis en avant par les défenseurs de l’utilisation de cette ressource sont : la réduction de la dépendance énergétique par la substitution du gaz importé par celui produit sur notre territoire, contribuant ainsi à réduire notre déficit commercial et à améliorer nos finances publiques par les revenus nouveaux obtenus et la création d’emplois directs et indirects. Quant aux principales objections d’ordre environnemental (fuites de méthane, forte utilisation d’eau, additifs chimiques, noria de camions, risques sismiques, occupation d’espace) ils y répondent en assurant posséder les techniques propres à les réduire à un niveau socialement acceptable, c’est-à-dire du même ordre que les risques encourus dans toute industrie mature.
Dans ces conditions, on voit effectivement mal pourquoi la France resterait (avec la Bulgarie) le seul pays à refuser d’utiliser une ressource qu’elle a la chance d’avoir sur son territoire D’autant que l’expérience américaine aurait montré que l’exploitation à grande échelle de ces ressources non conventionnelles (gaz et huile de schiste) conduit à une reconquête de leur indépendance énergétique, des créations d’emplois par centaines de milliers et la reprise de leur tissu industriel grâce aux gains de compétitivité permis par un gaz bon marché.
Pourtant les choses ne sont pas si simples. D’abord parce qu’en se focalisant sur les risques environnementaux pour aussitôt les minimiser, les défenseurs d’un recours au gaz de schiste oublient que si ceux-ci sont aussi performants qu’ils le pensent, ils repoussent d’autant la transition vers des ressources renouvelables qui deviennent encore moins rentables qu’elles le sont aujourd’hui. Dès lors on ne fait que poursuivre notre mode de développement basé sur les énergies fossiles et la lutte contre le changement climatique reste trop limitée pour être efficace. D’autant qu’il existe une forte incertitude sur le bilan des gaz à effet de serre (GES) engendré par l’exploitation du gaz de schiste. Avec des fuites inférieures à 2%, on est dans le statu quo, ce qui n’est déjà pas complètement rassurant compte tenu du niveau actuel d’émissions, mais si elles atteignent 7/8% comme semblent le montrer certaines études, elles rajoutent un effet de serre additionnel qui détériore le bilan actuel. Et si l’expérience américaine montre une baisse des GES (en tout cas dans les statistiques officielles, dont on peut craindre qu’elles ne minorent fortement les fuites de méthane) grâce à la substitution du charbon par le gaz, elle n’est pas transposable en France où le charbon ne représente que 4% de la consommation d’énergie  primaire.

Ensuite, s’il est vrai qu’il existe à chaque risque environnemental une solution technique, (ce qui reste à prouver puisque ceux qui l’affirment sont intéressés au développement des gaz de schiste et ont tout intérêt à le dire), encore faut-il qu’elle soit mise en œuvre. Par exemple, on nous assure que les fuites seraient insignifiantes si les puits étaient construits avec des ciments et des aciers spéciaux ou que l’eau utilisée peut être recyclée et réutilisée sans difficultés, ou encore que la réhabilitation du site se fera sans problème à l’arrêt de l’exploitation . Dans tous les cas, cela implique une régulation par des autorités indépendantes pourvues de moyens de mesure et de sanctions. Les récents scandales dans les industries agroalimentaire et pharmaceutique nous montrent qu’on ne peut pas compter seulement sur les déclarations de bonne conformité des entreprises concernées. Et le rejet par les contrôleurs finlandais de l’acier utilisé pour les cuves de la centrale nucléaire construite par Areva fournit une preuve directe qu’une cascade de sous-traitants ne peut pas être laissée totalement libre. Evidemment c’est autant de coûts administratifs qu’il est nécessaire de prendre en compte si on veut évaluer la rentabilité globale des gaz de schiste.

Enfin, on sait que la productivité d’un puits décline très fortement (plus de 60% dans la première année) ce qui oblige, si on souhaite maintenir un certain niveau de production, (nécessaire si on veut réduire d’autant ses importations), à mettre en service sans cesse de nouveaux puits ce qui pose davantage de problèmes d’espace sur un territoire de la taille de la France que sur celui des États-Unis.

Un dernier argument mérite qu’on s’y arrête un instant c’est celui de la création d’emplois avancée par certains comme un des avantages de l’exploitation des gaz de schiste. A ce sujet, il faut noter d’une part que si des centaines de milliers d’emplois ont été créés aux États-Unis c’est parce que les puits se comptent dans la même unité, un puits seul créant peu d’emplois. D’autre part, la création d’emplois doit se mesurer à la hauteur des investissements requis et aux bénéfices sociaux qu’ils apportent. De ce point de vue, la création d’emplois dans la réhabilitation thermique des logements anciens est sans doute bien plus désirable, que ce soit sur un plan quantitatif (les évaluations se font en centaines de milliers) ou sur un plan qualitatif puisqu’ils permettent sans ambiguïté de réduire les émissions de GES dans un des secteurs les plus émetteurs.

En fait, la décision d’exploiter ou non les gaz de schiste ne doit pas se prendre en tentant une impossible comptabilité des coûts et des avantages, mais en définissant une orientation prioritaire. Si c’est la poursuite du mode de développement actuel (dont la seule justification ne peut être que de court terme), l’exploitation est acceptable, si c’est la lutte contre le changement climatique et la modification des comportements, le recours aux gaz de schiste ne peut que les retarder. 

Faut-il exploiter les gaz de schiste en France?

04 Mars 2014 - 16:03
C’est peu dire que la pression monte pour que la réponse à cette question soit positive Du ministre du Redressement productif aux compagnies pétrolières en passant par de nombreux médias, on ne compte plus ceux qui plaident pour un retour sur la loi de 2011 interdisant l’exploitation et l’exploration en utilisant la fracturation hydraulique qui est pour l’instant la seule technologie accessible. Les avantages principaux qui sont mis en avant par les défenseurs de l’utilisation de cette ressource sont : la réduction de la dépendance énergétique par la substitution du gaz importé par celui produit sur notre territoire, contribuant ainsi à réduire notre déficit commercial et à améliorer nos finances publiques par les revenus nouveaux obtenus et la création d’emplois directs et indirects. Quant aux principales objections d’ordre environnemental (fuites de méthane, forte utilisation d’eau, additifs chimiques, noria de camions, risques sismiques, occupation d’espace) ils y répondent en assurant posséder les techniques propres à les réduire à un niveau socialement acceptable, c’est-à-dire du même ordre que les risques encourus dans toute industrie mature.
Dans ces conditions, on voit effectivement mal pourquoi la France resterait (avec la Bulgarie) le seul pays à refuser d’utiliser une ressource qu’elle a la chance d’avoir sur son territoire D’autant que l’expérience américaine montre bien que l’exploitation à grande échelle de ces ressources non conventionnelles (gaz et huile de schiste) a conduit à une reconquête de leur indépendance énergétique, des créations d’emplois par centaines de milliers et la reprise de leur tissu industriel grâce aux gains de compétitivité permis par un gaz bon marché.
Pourtant les choses ne sont pas si simples. D’abord parce qu’en se focalisant sur les risques environnementaux pour aussitôt les minimiser, les défenseurs d’un recours au gaz de schiste oublient que si ceux-ci sont aussi performants qu’ils le pensent, ils repoussent d’autant la transition vers des ressources renouvelables qui deviennent encore moins rentables qu’elles le sont aujourd’hui. Dès lors on ne fait que poursuivre notre mode de développement basé sur les énergies fossiles et la lutte contre le changement climatique reste trop limitée pour être efficace. D’autant qu’il existe une forte incertitude sur le bilan des gaz à effet de serre (GES) engendré par l’exploitation du gaz de schiste. Avec des fuites inférieures à 2%, on est dans le statu quo, ce qui n’est déjà pas complètement rassurant compte tenu du niveau actuel d’émissions, mais si elles atteignent 7/8% comme semblent le montrer certaines études, elles rajoutent un effet de serre additionnel qui détériore le bilan actuel. Et si l’expérience américaine montre une baisse des GES grâce à la substitution du charbon par le gaz, elle n’est pas transposable en France où le charbon ne représente que 4% de la consommation d’énergie  primaire.

Ensuite, s’il est vrai qu’il existe à chaque risque environnemental une solution technique, (ce qui reste à prouver puisque ceux qui l’affirment sont intéressés au développement des gaz de schiste et ont tout intérêt à le dire), encore faut-il qu’elle soit mise en œuvre. Par exemple, on nous assure que les fuites seraient insignifiantes si les puits étaient construits avec des ciments et des aciers spéciaux ou que l’eau utilisée peut être recyclée et réutilisée sans difficultés, ou encore que la réhabilitation du site se fera sans problème à l’arrêt de l’exploitation . Dans tous les cas, cela implique une régulation par des autorités indépendantes pourvues de moyens de mesure et de sanctions. Les récents scandales dans les industries agroalimentaire et pharmaceutique nous montrent qu’on ne peut pas compter seulement sur les déclarations de bonne conformité des entreprises concernées. Et le rejet par les contrôleurs finlandais de l’acier utilisé pour les cuves de la centrale nucléaire construite par Areva fournit une preuve directe qu’une cascade de sous-traitants ne peut pas être laissée totalement libre. Evidemment c’est autant de coûts administratifs qu’il est nécessaire de prendre en compte si on veut évaluer la rentabilité globale des gaz de schiste.

Enfin, on sait que la productivité d’un puits décline très fortement (plus de 60% dans la première année) ce qui oblige, si on souhaite maintenir un certain niveau de production, (nécessaire si on veut réduire d’autant ses importations), à mettre en service sans cesse de nouveaux puits ce qui pose davantage de problèmes d’espace sur un territoire de la taille de la France que sur celui des États-Unis.

Un dernier argument mérite qu’on s’y arrête un instant c’est celui de la création d’emplois avancée par certains comme un des avantages de l’exploitation des gaz de schiste. A ce sujet, il faut noter d’une part que si des centaines de milliers d’emplois ont été créés aux États-Unis c’est parce que les puits se comptent dans la même unité, un puits seul créant peu d’emplois. D’autre part, la création d’emplois doit se mesurer à la hauteur des investissements requis et aux bénéfices sociaux qu’ils apportent. De ce point de vue, la création d’emplois dans la réhabilitation thermique des logements anciens est sans doute bien plus désirable, que ce soit sur un plan quantitatif (les évaluations se font en centaines de milliers) ou sur un plan qualitatif puisqu’ils permettent sans ambiguïté de réduire les émissions de GES dans un des secteurs les plus émetteurs.

En fait, la décision d’exploiter ou non les gaz de schiste ne doit pas se prendre en tentant une impossible comptabilité des coûts et des avantages, mais en définissant une orientation prioritaire. Si c’est la poursuite du mode de développement actuel (dont la seule justification ne peut être que de court terme), l’exploitation est acceptable, si c’est la lutte contre le changement climatique et la modification des comportements, le recours aux gaz de schiste ne peut que les retarder. 

Le « socialisme de l'offre », ou la politique de la déflation

20 Décembre 2013 - 09:27
Il y a un an, François Hollande annonçait une nouvelle politique économique : "le socialisme de l'offre". Derrière cette formule creuse se cache en réalité une stratégie suicidaire pour la France. Car la politique de l'offre menée dans un contexte européen de croissance "poussive", n'a aucune chance d'améliorer la situation de l'emploi et des entreprises.

Le « socialisme de l'offre » c'est la formule trouvée par François Hollande pour expliquer sa stratégie économique lors de sa conférence de presse de novembre 2012 : « Il y a toujours eu deux conceptions, une conception productive – on a même pu parler du socialisme de l’offre – et une conception plus traditionnelle où on parlait de socialisme de la demande. Aujourd’hui, nous avons à faire un effort pour que notre offre soit consolidée, plus compétitive. » La formule est reprise par Pierre Moscovici qui explique ainsi le retournement stratégique opéré par gouvernement : « Dans l’opposition, nous avons rejeté toute idée que la France souffrait d’un problème de compétitivité liée au coût du travail. C’est l’honneur de ce gouvernement, suite au rapport Gallois, d’avoir laissé de côté une position partiellement idéologique et très datée, et d’avoir pris la mesure d’un enjeu national. »1

C'est donc au nom du pragmatisme, de l'efficacité et, en somme, de « l'honneur », que le gouvernement a choisi de tourner le dos aux politiques qu'il préconisait dans l'opposition. Sans remettre en cause la sincérité des propos du ministre, notons qu'il est bien délicat de devoir justifier, auprès des électeurs, un tel écart entre la politique menée au pouvoir et celle qu'on proclamait dans l'opposition. Il n'aura en effet pas fallu plus de six mois pour que la gauche, élue au nom du social et du retour à la retraite à 60 ans, pourfendeuse de la TVA et de la « règle d'or », se transforme en commis d'une politique au service des entreprises.
 

UNE NOUVELLE POLITIQUE

Depuis novembre 2012, depuis un an, le retournement est indéniable. Le programme des « 60 propositions » est mis en sourdine pour laisser place à l'orchestre triomphant de la Nouvelle politique. Toute l'énergie du gouvernement se concentre sur des mesures de compétitivité. Il y eut d'abord le CICE (crédit impôt compétitivité emploi), un allègement d'impôt de 12 à 15 milliards d'euros accordé sans contrepartie aux entreprises et financé par la hausse de la TVA. Il y eut ensuite la loi sur la sécurisation de l'emploi qui permet aux entreprises de baisser les salaires et de modifier le contrat de travail sans avoir à recourir à des licenciements. Il y eut enfin l'économie des dépenses publiques et une réforme des retraites qui enterre de fait le départ à taux plein à 60 ans. Comme le souligne l'économiste Bruno Amable2, le bilan de cette politique est que les cadeaux aux entreprises sont payés par les ménages et les salariés. Hausse des impôts, stagnation salariale et accentuation de la flexibilité du travail constituent les modalités du paiement.

Injuste, cette politique l'est sans conteste. Est-elle au moins nécessaire ou efficace ? L'économie française souffre-t-elle d'un coût du travail trop élevé ? Pour appuyer son analyse, le gouvernement souligne deux chiffres : le déséquilibre de la balance commerciale, en constante dégradation depuis 2002, et la chute, depuis 2007-2008, du taux de marge des entreprises3.

Si ces chiffres sont incontestables, l'interprétation qu'on leur donne mérite débat. La hausse des salaires est-elle responsable de la baisse de compétitivité de l'économie française ? L'affirmer reviendrait à porter au crédit de l'UMP, au pouvoir à cette époque, d'avoir massivement augmenté les salaires. Bien sûr, il n'en est rien. D'après l'INSEE, entre 2002 et 2011, le pouvoir d'achat du salaire net moyen a augmenté de moins de 6 % tandis que le PIB a augmenté de 12 %. Les actifs ont à peine bénéficié de la moitié des gains de productivité qu'ils ont créés par leur travail. On peut tourner le problème dans tous les sens, la baisse de compétitivité des entreprises françaises n'est pas due à une hausse du coût du travail.
 

LES ENTREPRISES VICTIMES DE L'AUSTÉRITÉ

Pour comprendre ce problème il faut s'interroger sur la chronologie. Que s'est-il passé en 2007-2008 pour que le taux de marge des entreprises s'effondre ? Une crise du système financier international, la chute du commerce mondial, une récession sans précédent depuis 1945 dans les économies développées. C'est d'abord la brutalité avec laquelle la demande mondiale s'est contractée qui explique la baisse du taux de marge des entreprises. Il en est résulté une sous-exploitation des capacités productives, une baisse de la production et une hausse du chômage.

Dans un tel cas de figure, les recettes des entreprises diminuent forcément plus vite que leurs charges, car elles doivent continuer de payer un appareil productif sous-utilisé. Elles attendent une reprise qui ne vient pas. Et pour cause. Après de timides plans de relance engagés ici ou là en 2009, les États européens se sont tous engouffrés dans des politiques de « rétablissement des finances publiques », envoyant leurs populations dans une marche forcée vers l'austérité. Au final, la demande intérieure stagne, prise en ciseau par les hausses d'impôts et les baisses de dépenses publiques.

Dans les pays d'Europe du sud où l'austérité est la plus forte, la demande s'effondre. Pour compenser, les gouvernements, avec le soutien actif de la Troïka, se sont tournés vers une hypothétique demande extérieure, en espérant que les entreprises trouveront à l'étranger les parts de marché qui leur manquent. Cette politique nécessite une stratégie de type néo-mercantiliste : baisse du coût du travail, aides aux entreprises, accentuation de l'austérité. C'est une politique de l'offre classique, qui n'a rien de « socialiste ». Mais un problème se pose : si un pays individuel peut momentanément compenser une faiblesse de sa demande intérieure par une hausse de ses parts de marché à l'étranger, cette stratégie ne peut fonctionner à l'échelle mondiale. Toutes les balances commerciales ne peuvent être en excédent, car les déficits des uns font les excédents des autres. Il en résulte une guerre absurde4 où chacun se bat pour augmenter sa part d'un gâteau que les politiques d'austérité généralisées s'acharnent à faire diminuer.

Résultat, les marges des entreprises baissent à mesure que la guerre commerciale s'intensifie. Certains pays, comme l'Allemagne, s'en sortent bien. Avec une population vieillissante et peu portée sur la consommation et l'investissement, l'économie allemande gagne plus à l'étranger que ce qu'elle perd en interne. Pour d'autres pays, comme la France, une telle stratégie est suicidaire. Un pays qui possède, avec l'Irlande, le plus haut taux de fécondité de l'Union européenne, a besoin de consommer et d'investir. L'austérité généralisée ne fait qu'affaiblir ses capacités de croissance future tandis que les potentialités extérieures sont clairement moins avantageuses que le gaspillage de ses ressources internes, sous-exploitées.
 

LA DÉFLATION, UN RETOUR AUX ANNÉES 30

On connaît très bien les effets d'une politique de l'offre généralisée, où chacun cherche à diminuer ses coûts pour être plus compétitif que son voisin. La diminution des coûts entraîne la baisse des revenus qui conduit à la compression de la demande. Aussi, pour ne pas voir leur part de marché s'effondrer, les entreprises sont contraintes de baisser leurs prix, ce qui diminue leurs marges. C'est ce qu'on appelle la déflation. On y est. A force de mener des politiques de compétitivité en Europe du sud et partout ailleurs, les prix diminuent en Grèce et à Chypre, ils stagnent au Portugal, en Espagne et en Irlande.

Mais la déflation ne s'arrête pas aux pays sous perfusion de la Troïka. Elle touche l'ensemble de la zone euro. En France, si l'on ne constate pas encore de baisse des prix, on mesure tout de même un dangereux ralentissement de l'inflation depuis près de deux ans.

Or, la déflation est un poison mortel. Elle pousse les consommateurs à reporter leurs achats (dans l'attente d'une baisse des prix) ; elle pénalise les emprunteurs et favorise les rentiers (en raison de la hausse des taux d'intérêt réels) ; elle décourage les producteurs et les investissements ; elle assèche les recettes publiques et nourrit les déficits. Plus grave, elle tend à augmenter la valeur du stock de dettes en circulation, ce qui génère à terme des défauts et des faillites bancaires.

La déflation, c'est le retour de la crise des années 30. Face à une telle menace, il serait bon que le gouvernement prenne la mesure des problèmes réels de l'Europe et revoit sérieusement l'idéologie churchillienne, à base de sang et de larmes, qui l'a conduite à inventer le concept du « socialisme de l'offre ».

 

___________________

1. Pierre Moscovici (2013) : Combats – pour que la France s'en sorte, Flammarion, Paris.

2. Bruno Amable : « Qui ressent le ras-le-bol du 'socialisme de l'offre' ? » Libération, le 14/10/2013, en ligne sur : http://www.liberation.fr/economie/2013/10/14/qui-ressent-le-ras-le-bol-du-socialisme-de-l-offre_939426

3. Le taux de marge mesure le rapport entre le profit réalisé par les sociétés non financières (mesuré par l'excédent brut d'exploitation) et leur richesse produite (mesurée par la valeur ajoutée). Depuis la fin des années 80, le taux de marge des sociétés non financières française n'était jamais descendu en dessous de 37 %. Il est tombé à 35,1 % en 2012.

4. Lire mon article publié sur le site de Parti Pris : « Compétitivité : le retour de l'idéologie de la guerre économique  », décembre 2012.


Le « socialisme de l'offre », ou la politique de la déflation

20 Décembre 2013 - 09:27
Il y a un an, François Hollande annonçait une nouvelle politique économique : "le socialisme de l'offre". Derrière cette formule creuse se cache en réalité une stratégie suicidaire pour la France. Car la politique de l'offre menée dans un contexte européen de croissance "poussive", n'a aucune chance d'améliorer la situation de l'emploi et des entreprises.

Le « socialisme de l'offre » c'est la formule trouvée par François Hollande pour expliquer sa stratégie économique lors de sa conférence de presse de novembre 2012 : « Il y a toujours eu deux conceptions, une conception productive – on a même pu parler du socialisme de l’offre – et une conception plus traditionnelle où on parlait de socialisme de la demande. Aujourd’hui, nous avons à faire un effort pour que notre offre soit consolidée, plus compétitive. » La formule est reprise par Pierre Moscovici qui explique ainsi le retournement stratégique opéré par gouvernement : « Dans l’opposition, nous avons rejeté toute idée que la France souffrait d’un problème de compétitivité liée au coût du travail. C’est l’honneur de ce gouvernement, suite au rapport Gallois, d’avoir laissé de côté une position partiellement idéologique et très datée, et d’avoir pris la mesure d’un enjeu national. »1

C'est donc au nom du pragmatisme, de l'efficacité et, en somme, de « l'honneur », que le gouvernement a choisi de tourner le dos aux politiques qu'il préconisait dans l'opposition. Sans remettre en cause la sincérité des propos du ministre, notons qu'il est bien délicat de devoir justifier, auprès des électeurs, un tel écart entre la politique menée au pouvoir et celle qu'on proclamait dans l'opposition. Il n'aura en effet pas fallu plus de six mois pour que la gauche, élue au nom du social et du retour à la retraite à 60 ans, pourfendeuse de la TVA et de la « règle d'or », se transforme en commis d'une politique au service des entreprises.
 

UNE NOUVELLE POLITIQUE

Depuis novembre 2012, depuis un an, le retournement est indéniable. Le programme des « 60 propositions » est mis en sourdine pour laisser place à l'orchestre triomphant de la Nouvelle politique. Toute l'énergie du gouvernement se concentre sur des mesures de compétitivité. Il y eut d'abord le CICE (crédit impôt compétitivité emploi), un allègement d'impôt de 12 à 15 milliards d'euros accordé sans contrepartie aux entreprises et financé par la hausse de la TVA. Il y eut ensuite la loi sur la sécurisation de l'emploi qui permet aux entreprises de baisser les salaires et de modifier le contrat de travail sans avoir à recourir à des licenciements. Il y eut enfin l'économie des dépenses publiques et une réforme des retraites qui enterre de fait le départ à taux plein à 60 ans. Comme le souligne l'économiste Bruno Amable2, le bilan de cette politique est que les cadeaux aux entreprises sont payés par les ménages et les salariés. Hausse des impôts, stagnation salariale et accentuation de la flexibilité du travail constituent les modalités du paiement.

Injuste, cette politique l'est sans conteste. Est-elle au moins nécessaire ou efficace ? L'économie française souffre-t-elle d'un coût du travail trop élevé ? Pour appuyer son analyse, le gouvernement souligne deux chiffres : le déséquilibre de la balance commerciale, en constante dégradation depuis 2002, et la chute, depuis 2007-2008, du taux de marge des entreprises3.

Si ces chiffres sont incontestables, l'interprétation qu'on leur donne mérite débat. La hausse des salaires est-elle responsable de la baisse de compétitivité de l'économie française ? L'affirmer reviendrait à porter au crédit de l'UMP, au pouvoir à cette époque, d'avoir massivement augmenté les salaires. Bien sûr, il n'en est rien. D'après l'INSEE, entre 2002 et 2011, le pouvoir d'achat du salaire net moyen a augmenté de moins de 6 % tandis que le PIB a augmenté de 12 %. Les actifs ont à peine bénéficié de la moitié des gains de productivité qu'ils ont créés par leur travail. On peut tourner le problème dans tous les sens, la baisse de compétitivité des entreprises françaises n'est pas due à une hausse du coût du travail.
 

LES ENTREPRISES VICTIMES DE L'AUSTÉRITÉ

Pour comprendre ce problème il faut s'interroger sur la chronologie. Que s'est-il passé en 2007-2008 pour que le taux de marge des entreprises s'effondre ? Une crise du système financier international, la chute du commerce mondial, une récession sans précédent depuis 1945 dans les économies développées. C'est d'abord la brutalité avec laquelle la demande mondiale s'est contractée qui explique la baisse du taux de marge des entreprises. Il en est résulté une sous-exploitation des capacités productives, une baisse de la production et une hausse du chômage.

Dans un tel cas de figure, les recettes des entreprises diminuent forcément plus vite que leurs charges, car elles doivent continuer de payer un appareil productif sous-utilisé. Elles attendent une reprise qui ne vient pas. Et pour cause. Après de timides plans de relance engagés ici ou là en 2009, les États européens se sont tous engouffrés dans des politiques de « rétablissement des finances publiques », envoyant leurs populations dans une marche forcée vers l'austérité. Au final, la demande intérieure stagne, prise en ciseau par les hausses d'impôts et les baisses de dépenses publiques.

Dans les pays d'Europe du sud où l'austérité est la plus forte, la demande s'effondre. Pour compenser, les gouvernements, avec le soutien actif de la Troïka, se sont tournés vers une hypothétique demande extérieure, en espérant que les entreprises trouveront à l'étranger les parts de marché qui leur manquent. Cette politique nécessite une stratégie de type néo-mercantiliste : baisse du coût du travail, aides aux entreprises, accentuation de l'austérité. C'est une politique de l'offre classique, qui n'a rien de « socialiste ». Mais un problème se pose : si un pays individuel peut momentanément compenser une faiblesse de sa demande intérieure par une hausse de ses parts de marché à l'étranger, cette stratégie ne peut fonctionner à l'échelle mondiale. Toutes les balances commerciales ne peuvent être en excédent, car les déficits des uns font les excédents des autres. Il en résulte une guerre absurde4 où chacun se bat pour augmenter sa part d'un gâteau que les politiques d'austérité généralisées s'acharnent à faire diminuer.

Résultat, les marges des entreprises baissent à mesure que la guerre commerciale s'intensifie. Certains pays, comme l'Allemagne, s'en sortent bien. Avec une population vieillissante et peu portée sur la consommation et l'investissement, l'économie allemande gagne plus à l'étranger que ce qu'elle perd en interne. Pour d'autres pays, comme la France, une telle stratégie est suicidaire. Un pays qui possède, avec l'Irlande, le plus haut taux de fécondité de l'Union européenne, a besoin de consommer et d'investir. L'austérité généralisée ne fait qu'affaiblir ses capacités de croissance future tandis que les potentialités extérieures sont clairement moins avantageuses que le gaspillage de ses ressources internes, sous-exploitées.
 

LA DÉFLATION, UN RETOUR AUX ANNÉES 30

On connaît très bien les effets d'une politique de l'offre généralisée, où chacun cherche à diminuer ses coûts pour être plus compétitif que son voisin. La diminution des coûts entraîne la baisse des revenus qui conduit à la compression de la demande. Aussi, pour ne pas voir leur part de marché s'effondrer, les entreprises sont contraintes de baisser leurs prix, ce qui diminue leurs marges. C'est ce qu'on appelle la déflation. On y est. A force de mener des politiques de compétitivité en Europe du sud et partout ailleurs, les prix diminuent en Grèce et à Chypre, ils stagnent au Portugal, en Espagne et en Irlande.

Mais la déflation ne s'arrête pas aux pays sous perfusion de la Troïka. Elle touche l'ensemble de la zone euro. En France, si l'on ne constate pas encore de baisse des prix, on mesure tout de même un dangereux ralentissement de l'inflation depuis près de deux ans.

Or, la déflation est un poison mortel. Elle pousse les consommateurs à reporter leurs achats (dans l'attente d'une baisse des prix) ; elle pénalise les emprunteurs et favorise les rentiers (en raison de la hausse des taux d'intérêt réels) ; elle décourage les producteurs et les investissements ; elle assèche les recettes publiques et nourrit les déficits. Plus grave, elle tend à augmenter la valeur du stock de dettes en circulation, ce qui génère à terme des défauts et des faillites bancaires.

La déflation, c'est le retour de la crise des années 30. Face à une telle menace, il serait bon que le gouvernement prenne la mesure des problèmes réels de l'Europe et revoit sérieusement l'idéologie churchillienne, à base de sang et de larmes, qui l'a conduite à inventer le concept du « socialisme de l'offre ».

 

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1. Pierre Moscovici (2013) : Combats – pour que la France s'en sorte, Flammarion, Paris.

2. Bruno Amable : « Qui ressent le ras-le-bol du 'socialisme de l'offre' ? » Libération, le 14/10/2013, en ligne sur : http://www.liberation.fr/economie/2013/10/14/qui-ressent-le-ras-le-bol-du-socialisme-de-l-offre_939426

3. Le taux de marge mesure le rapport entre le profit réalisé par les sociétés non financières (mesuré par l'excédent brut d'exploitation) et leur richesse produite (mesurée par la valeur ajoutée). Depuis la fin des années 80, le taux de marge des sociétés non financières française n'était jamais descendu en dessous de 37 %. Il est tombé à 35,1 % en 2012.

4. Lire mon article publié sur le site de Parti Pris : « Compétitivité : le retour de l'idéologie de la guerre économique  », décembre 2012.


Le « socialisme de l'offre », ou la politique de la déflation

20 Décembre 2013 - 09:27
Il y a un an, François Hollande annonçait une nouvelle politique économique : "le socialisme de l'offre". Derrière cette formule creuse se cache en réalité une stratégie suicidaire pour la France. Car la politique de l'offre menée dans un contexte européen de croissance "poussive", n'a aucune chance d'améliorer la situation de l'emploi et des entreprises.

Le « socialisme de l'offre » c'est la formule trouvée par François Hollande pour expliquer sa stratégie économique lors de sa conférence de presse de novembre 2012 : « Il y a toujours eu deux conceptions, une conception productive – on a même pu parler du socialisme de l’offre – et une conception plus traditionnelle où on parlait de socialisme de la demande. Aujourd’hui, nous avons à faire un effort pour que notre offre soit consolidée, plus compétitive. » La formule est reprise par Pierre Moscovici qui explique ainsi le retournement stratégique opéré par gouvernement : « Dans l’opposition, nous avons rejeté toute idée que la France souffrait d’un problème de compétitivité liée au coût du travail. C’est l’honneur de ce gouvernement, suite au rapport Gallois, d’avoir laissé de côté une position partiellement idéologique et très datée, et d’avoir pris la mesure d’un enjeu national. »1

C'est donc au nom du pragmatisme, de l'efficacité et, en somme, de « l'honneur », que le gouvernement a choisi de tourner le dos aux politiques qu'il préconisait dans l'opposition. Sans remettre en cause la sincérité des propos du ministre, notons qu'il est bien délicat de devoir justifier, auprès des électeurs, un tel écart entre la politique menée au pouvoir et celle qu'on proclamait dans l'opposition. Il n'aura en effet pas fallu plus de six mois pour que la gauche, élue au nom du social et du retour à la retraite à 60 ans, pourfendeuse de la TVA et de la « règle d'or », se transforme en commis d'une politique au service des entreprises.
 

UNE NOUVELLE POLITIQUE

Depuis novembre 2012, depuis un an, le retournement est indéniable. Le programme des « 60 propositions » est mis en sourdine pour laisser place à l'orchestre triomphant de la Nouvelle politique. Toute l'énergie du gouvernement se concentre sur des mesures de compétitivité. Il y eut d'abord le CICE (crédit impôt compétitivité emploi), un allègement d'impôt de 12 à 15 milliards d'euros accordé sans contrepartie aux entreprises et financé par la hausse de la TVA. Il y eut ensuite la loi sur la sécurisation de l'emploi qui permet aux entreprises de baisser les salaires et de modifier le contrat de travail sans avoir à recourir à des licenciements. Il y eut enfin l'économie des dépenses publiques et une réforme des retraites qui enterre de fait le départ à taux plein à 60 ans. Comme le souligne l'économiste Bruno Amable2, le bilan de cette politique est que les cadeaux aux entreprises sont payés par les ménages et les salariés. Hausse des impôts, stagnation salariale et accentuation de la flexibilité du travail constituent les modalités du paiement.

Injuste, cette politique l'est sans conteste. Est-elle au moins nécessaire ou efficace ? L'économie française souffre-t-elle d'un coût du travail trop élevé ? Pour appuyer son analyse, le gouvernement souligne deux chiffres : le déséquilibre de la balance commerciale, en constante dégradation depuis 2002, et la chute, depuis 2007-2008, du taux de marge des entreprises3.

Si ces chiffres sont incontestables, l'interprétation qu'on leur donne mérite débat. La hausse des salaires est-elle responsable de la baisse de compétitivité de l'économie française ? L'affirmer reviendrait à porter au crédit de l'UMP, au pouvoir à cette époque, d'avoir massivement augmenté les salaires. Bien sûr, il n'en est rien. D'après l'INSEE, entre 2002 et 2011, le pouvoir d'achat du salaire net moyen a augmenté de moins de 6 % tandis que le PIB a augmenté de 12 %. Les actifs ont à peine bénéficié de la moitié des gains de productivité qu'ils ont créés par leur travail. On peut tourner le problème dans tous les sens, la baisse de compétitivité des entreprises françaises n'est pas due à une hausse du coût du travail.
 

LES ENTREPRISES VICTIMES DE L'AUSTÉRITÉ

Pour comprendre ce problème il faut s'interroger sur la chronologie. Que s'est-il passé en 2007-2008 pour que le taux de marge des entreprises s'effondre ? Une crise du système financier international, la chute du commerce mondial, une récession sans précédent depuis 1945 dans les économies développées. C'est d'abord la brutalité avec laquelle la demande mondiale s'est contractée qui explique la baisse du taux de marge des entreprises. Il en est résulté une sous-exploitation des capacités productives, une baisse de la production et une hausse du chômage.

Dans un tel cas de figure, les recettes des entreprises diminuent forcément plus vite que leurs charges, car elles doivent continuer de payer un appareil productif sous-utilisé. Elles attendent une reprise qui ne vient pas. Et pour cause. Après de timides plans de relance engagés ici ou là en 2009, les États européens se sont tous engouffrés dans des politiques de « rétablissement des finances publiques », envoyant leurs populations dans une marche forcée vers l'austérité. Au final, la demande intérieure stagne, prise en ciseau par les hausses d'impôts et les baisses de dépenses publiques.

Dans les pays d'Europe du sud où l'austérité est la plus forte, la demande s'effondre. Pour compenser, les gouvernements, avec le soutien actif de la Troïka, se sont tournés vers une hypothétique demande extérieure, en espérant que les entreprises trouveront à l'étranger les parts de marché qui leur manquent. Cette politique nécessite une stratégie de type néo-mercantiliste : baisse du coût du travail, aides aux entreprises, accentuation de l'austérité. C'est une politique de l'offre classique, qui n'a rien de « socialiste ». Mais un problème se pose : si un pays individuel peut momentanément compenser une faiblesse de sa demande intérieure par une hausse de ses parts de marché à l'étranger, cette stratégie ne peut fonctionner à l'échelle mondiale. Toutes les balances commerciales ne peuvent être en excédent, car les déficits des uns font les excédents des autres. Il en résulte une guerre absurde4 où chacun se bat pour augmenter sa part d'un gâteau que les politiques d'austérité généralisées s'acharnent à faire diminuer.

Résultat, les marges des entreprises baissent à mesure que la guerre commerciale s'intensifie. Certains pays, comme l'Allemagne, s'en sortent bien. Avec une population vieillissante et peu portée sur la consommation et l'investissement, l'économie allemande gagne plus à l'étranger que ce qu'elle perd en interne. Pour d'autres pays, comme la France, une telle stratégie est suicidaire. Un pays qui possède, avec l'Irlande, le plus haut taux de fécondité de l'Union européenne, a besoin de consommer et d'investir. L'austérité généralisée ne fait qu'affaiblir ses capacités de croissance future tandis que les potentialités extérieures sont clairement moins avantageuses que le gaspillage de ses ressources internes, sous-exploitées.
 

LA DÉFLATION, UN RETOUR AUX ANNÉES 30

On connaît très bien les effets d'une politique de l'offre généralisée, où chacun cherche à diminuer ses coûts pour être plus compétitif que son voisin. La diminution des coûts entraîne la baisse des revenus qui conduit à la compression de la demande. Aussi, pour ne pas voir leur part de marché s'effondrer, les entreprises sont contraintes de baisser leurs prix, ce qui diminue leurs marges. C'est ce qu'on appelle la déflation. On y est. A force de mener des politiques de compétitivité en Europe du sud et partout ailleurs, les prix diminuent en Grèce et à Chypre, ils stagnent au Portugal, en Espagne et en Irlande.

Mais la déflation ne s'arrête pas aux pays sous perfusion de la Troïka. Elle touche l'ensemble de la zone euro. En France, si l'on ne constate pas encore de baisse des prix, on mesure tout de même un dangereux ralentissement de l'inflation depuis près de deux ans.

Or, la déflation est un poison mortel. Elle pousse les consommateurs à reporter leurs achats (dans l'attente d'une baisse des prix) ; elle pénalise les emprunteurs et favorise les rentiers (en raison de la hausse des taux d'intérêt réels) ; elle décourage les producteurs et les investissements ; elle assèche les recettes publiques et nourrit les déficits. Plus grave, elle tend à augmenter la valeur du stock de dettes en circulation, ce qui génère à terme des défauts et des faillites bancaires.

La déflation, c'est le retour de la crise des années 30. Face à une telle menace, il serait bon que le gouvernement prenne la mesure des problèmes réels de l'Europe et revoit sérieusement l'idéologie churchillienne, à base de sang et de larmes, qui l'a conduite à inventer le concept du « socialisme de l'offre ».

 

___________________

1. Pierre Moscovici (2013) : Combats – pour que la France s'en sorte, Flammarion, Paris.

2. Bruno Amable : « Qui ressent le ras-le-bol du 'socialisme de l'offre' ? » Libération, le 14/10/2013, en ligne sur : http://www.liberation.fr/economie/2013/10/14/qui-ressent-le-ras-le-bol-du-socialisme-de-l-offre_939426

3. Le taux de marge mesure le rapport entre le profit réalisé par les sociétés non financières (mesuré par l'excédent brut d'exploitation) et leur richesse produite (mesurée par la valeur ajoutée). Depuis la fin des années 80, le taux de marge des sociétés non financières française n'était jamais descendu en dessous de 37 %. Il est tombé à 35,1 % en 2012.

4. Lire mon article publié sur le site de Parti Pris : « Compétitivité : le retour de l'idéologie de la guerre économique  », décembre 2012.


Mario : rien ne sert de dégainer vite, il faudrait plutôt viser juste !

11 Novembre 2013 - 15:49
Lors de la réunion du 7 novembre, le conseil des gouverneurs de la BCE a pris les décisions de :
- baisser les taux d'intérêt des opérations principales de refinancement de l'euro système de 25 points de base à 0,25% avec effet au 13 novembre 2013,
- de réduire le taux d'intérêt de la facilité de prêt marginal de 25 points de base à 0,75%
- de garder inchangé le taux d'intérêt  de la facilité de dépôt à 0%.

Les marchés et les banques ont aussitôt salué cette décision, contents de ne pas devoir attendre décembre comme ils le pensaient pour recevoir leur cadeau de Noël...

La BCE a pris ces décisions en réaction à la baisse de l'inflation en septembre et en octobre, et à la crainte d'un enlisement de la zone euro dans la déflation. Car autant les banques centrales ont, ces dernières décennies, affûté jusqu'à l'obsession leurs armes pour combattre l'inflation, autant elles sont désarmées face à la spirale déflationniste contre laquelle elles se révèlent impuissantes aujourd’hui. Une fois les taux d'intérêt baissés, elles ne savent que faire pour sortir de ce cercle vicieux dans lequel les économies s’enfoncent. Le paradoxe est qu'on se retrouve dans cette situation critique malgré les aides massives accordées par la BCE aux banques ! Le bilan de l'action de la BCE et des gouvernements est calamiteux: le chômage est massif en Europe, les politiques d'austérité préconisées et appliquées ont amené la récession et son cortège de maux pour les peuples, l'euro est surévalué, la zone euro au bord de l'explosion, le risque d’une nouvelle crise financière plus grand que jamais.
Pourquoi ces résultats négatifs alors que tant de moyens ont été mis en œuvre ?

Parce que l'action de la BCE a cherché uniquement à aider les banques pour assurer leur  sauvetage, sans poser de conditions, afin de préserver la finance et ses intérêts ! Les banques n'ont pas transmis les liquidités à l'économie sous forme de crédits. Pendant que les peuples subissaient de plein fouet les politiques d'austérité, les banques spéculaient contre les États et, périodiquement, quand cette spéculation atteignait des sommets de plus en plus élevés, se retiraient pour placer ces liquidités auprès des banques centrales.

Comme si ces cadeaux et ces pratiques ne suffisaient pas, la BCE a décidé il y a quelques jours que les banques pourraient compter sur la fourniture de liquidités sans limites jusqu'en 2015. Qu'est-ce qui empêchera les banques de poursuivre sur le même modèle ? Aucune condition n'accompagne cet octroi de liquidités, aucune exigence sur l'usage qui en est fait pour soutenir l'économie réelle et lutter contre le chômage.

Si la BCE voulait réellement lutter contre le risque de déflation et l'enlisement des économies dans cette trappe, c'est d'une autre politique dont la zone euro aurait besoin. Une politique qui conditionnerait l'accès des banques à des taux faibles en fonction :
- de l'usage fait de ces liquidités, en donnant la priorité à l’octroi de crédit à l'investissement productif et socialement utile,
- d'un objectif de réduction du chômage, de création d'emplois dans les secteurs prioritaires de la recherche, de la santé, de l'éducation, du logement, de la petite enfance.

La BCE pourrait rendre négatif le taux de dépôt au jour le jour afin d'obliger les banques à financer les projets socialement utiles.

C'est cette politique que devrait mener la BCE si elle était au service de l'intérêt général et non des seules banques !


Mario : rien ne sert de dégainer vite, il faudrait plutôt viser juste !

11 Novembre 2013 - 15:49
Lors de la réunion du 7 novembre, le conseil des gouverneurs de la BCE a pris les décisions de :
- baisser les taux d'intérêt des opérations principales de refinancement de l'euro système de 25 points de base à 0,25% avec effet au 13 novembre 2013,
- de réduire le taux d'intérêt de la facilité de prêt marginal de 25 points de base à 0,75%
- de garder inchangé le taux d'intérêt  de la facilité de dépôt à 0%.

Les marchés et les banques ont aussitôt salué cette décision, contents de ne pas devoir attendre décembre comme ils le pensaient pour recevoir leur cadeau de Noël...

La BCE a pris ces décisions en réaction à la baisse de l'inflation en septembre et en octobre, et à la crainte d'un enlisement de la zone euro dans la déflation. Car autant les banques centrales ont, ces dernières décennies, affûté jusqu'à l'obsession leurs armes pour combattre l'inflation, autant elles sont désarmées face à la spirale déflationniste contre laquelle elles se révèlent impuissantes aujourd’hui. Une fois les taux d'intérêt baissés, elles ne savent que faire pour sortir de ce cercle vicieux dans lequel les économies s’enfoncent. Le paradoxe est qu'on se retrouve dans cette situation critique malgré les aides massives accordées par la BCE aux banques ! Le bilan de l'action de la BCE et des gouvernements est calamiteux: le chômage est massif en Europe, les politiques d'austérité préconisées et appliquées ont amené la récession et son cortège de maux pour les peuples, l'euro est surévalué, la zone euro au bord de l'explosion, le risque d’une nouvelle crise financière plus grand que jamais.
Pourquoi ces résultats négatifs alors que tant de moyens ont été mis en œuvre ?

Parce que l'action de la BCE a cherché uniquement à aider les banques pour assurer leur  sauvetage, sans poser de conditions, afin de préserver la finance et ses intérêts ! Les banques n'ont pas transmis les liquidités à l'économie sous forme de crédits. Pendant que les peuples subissaient de plein fouet les politiques d'austérité, les banques spéculaient contre les États et, périodiquement, quand cette spéculation atteignait des sommets de plus en plus élevés, se retiraient pour placer ces liquidités auprès des banques centrales.

Comme si ces cadeaux et ces pratiques ne suffisaient pas, la BCE a décidé il y a quelques jours que les banques pourraient compter sur la fourniture de liquidités sans limites jusqu'en 2015. Qu'est-ce qui empêchera les banques de poursuivre sur le même modèle ? Aucune condition n'accompagne cet octroi de liquidités, aucune exigence sur l'usage qui en est fait pour soutenir l'économie réelle et lutter contre le chômage.

Si la BCE voulait réellement lutter contre le risque de déflation et l'enlisement des économies dans cette trappe, c'est d'une autre politique dont la zone euro aurait besoin. Une politique qui conditionnerait l'accès des banques à des taux faibles en fonction :
- de l'usage fait de ces liquidités, en donnant la priorité à l’octroi de crédit à l'investissement productif et socialement utile,
- d'un objectif de réduction du chômage, de création d'emplois dans les secteurs prioritaires de la recherche, de la santé, de l'éducation, du logement, de la petite enfance.

La BCE pourrait rendre négatif le taux de dépôt au jour le jour afin d'obliger les banques à financer les projets socialement utiles.

C'est cette politique que devrait mener la BCE si elle était au service de l'intérêt général et non des seules banques !


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